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Frantz Fanon : Lettre à un Français 1956 – RipouxBlique des CumulardsVentrusGrosQ


Quand tu m’as dit ton désir de quitter l’Algérie, mon amitié soudain s’est faite silencieuse ? Certes de images surgies, tenaces et décisives étaient à l’entrée de ma mémoire. Je te regardais et ta femme à côté. Tu te voyais déjà en France… De nouveaux visages autour de toi, très loin de ce pays où depuis quelques jours les choses décidemment ne vont pas bien. Tu m’as dit, l’atmosphère se gâte, il faut que je m’en aille. Ta décision sans être irrévocable parce que tu l’avais exprimée, progressivement prenait forme. Ce pays inexplicablement hérissé ! Les routes qui ne sont plus sûres. Les champs de blé transformés en brasiers. Les Arabes qui sont méchants. On raconte. On raconte. Les femmes seront violées. Les testicules seront coupés et fichés entre les dents. Rappelez-vous Sétif ! Voulez-vous un autre Sétif ? Ils l’auront mais pas nous. Tu m’as dit tout cela en riant. Mais ta femme ne riait pas. Et derrière ton rire j’ai vu. J’ai vu ton essentielle ignorance des choses de ce pays. Des choses car je t’expliquerai. Peut-être partiras-tu, mais dis-moi, quand on te demandera : « Que se passe-t-il en Algérie ? » Que répondras-tu ? Quand tes frères te demanderont : qu’est-il arrivé en Algérie ? Que leur répondras-tu ? Plus précisément quand on voudra comprendre pourquoi tu as quitté ce pays, comment feras-tu pour éteindre cette honte que déjà tu traînes ? Cette honte de n’avoir pas compris, de n’avoir pas voulu comprendre ce qui autour de toi s’est passé tous les jours. Huit ans durant tu fus dans ce pays. Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’ait empêché ! Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’est obligé ! De te découvrir enfin tel. Inquiet de l’Homme mais singulièrement pas de l’Arabe. Soucieux, angoissé, tenaillé. Mais en plein champ, ton immersion dans la même boue. Dans la même lèpre. Car pas un Européen qui ne se révolte, ne s’indigne, de s’alarme de tout, sauf du sort fait à l’Arabe. Arabes inaperçus. Arabes ignorés. Arabes passés sous silence. Arabes subtilisés, dissimulés. Arabes quotidiennement niés, transformés en décor saharien. Et toi mêlé à ceux : Qui n’ont jamais serré la main à un Arabe. Jamais bu le café. Jamais parlé du temps qu’il fait à un Arabe. A tes côtés les Arabes. Ecartés les Arabes. Sans effort rejetés les Arabes. Confinés les Arabes. Ville indigène écrasée. Ville d’indigènes endormis. Il n’arrive jamais rien chez les Arabes. Toute cette lèpre sur ton corps. Tu partiras. Mais toutes ces questions, ces questions sans réponse. Le silence conjugué de 800.000 Français, ce silence ignorant, ce silence innocent. Et 9.000.000 d’hommes sous ce linceul de silence. Je t’offre ce dossier afin que nul ne meure, ni les morts d’hier, ni les ressuscités d’aujourd’hui. Je veux ma voix brutale, je ne la veux pas belle, je ne la veux pas pure, je ne la veux pas de toutes dimensions. Je la veux de part en part déchirée, je ne veux pas qu’elle s’amuse car enfin, je parle de l’homme et de son refus, de la quotidienne pourriture de l’homme, de son épouvantable mission. Je veux que tu racontes. Que je dise par exemple : il existe une crise de la scolarisation en Algérie, pour que tu penses : c’est dommage il faut y remédier. Que je dise : un Arabe sur trois cents qui sache signer son nom, pour que tu penses : c’est triste, il faut que cela cesse. Ecoute plus avant : Une directrice d’école se plaignant devant moi, se plaignant à moi d’être obligée chaque année d’admettre dans son école de nouveaux petits Arabes. L’analphabétisme de ces petits bicots qui croît à la mesure même de notre silence. Instruire les Arabes, mais vous n’y pensez pas. Vous voulez donc nous compliquer la vie. Ils sont bien comme ils sont. Moins ils comprennent, mieux cela vaut. Et où prendre les crédits. Cela va vous coûter les deux yeux de la tête. D’ailleurs ils n’en demandent pas tant. Une enquête faite auprès des Caïds montre que l’Arabe ne réclame pas d’écoles. Millions de petits cireurs. Millions de « porter madame ». Millions de donne-moi un morceau de pain. Millions d’illettrés « ne sachant pas signer, ne signe, signons ». Millions d’empreintes digitales sur les procès-verbaux qui conduisent en prisons. Sur les actes de Monsieur le Cadi. Sur les engagements dans les régiments de tirailleurs algériens. Millions de fellahs exploités, trompés, volés. Fellahs agrippés à quatre heures du matin, abandonnés à huit heures du soir. Du soleil à la lune. Fellahs gorgés d’eau, gorgés de feuilles, gorgés de vieille galette qui doit faire tout le mois. Fellah immobile et tes bras bougent et ton dos courbé mais ta vie arrêtée. Les voitures passent et vous ne bougez pas. On vous passerez sur le ventre que vous ne bougeriez pas. Arabes sur les routes. Bâtons passés dans l’anse du panier. Panier vide, espoir vide, toute cette mort du fellah. Deux cent cinquante francs par jour. Fellah sans terre. Fellah sans raison. Si vous n’êtes pas contents vous n’avez qu’à partir. Des enfants pleins la case. Des femmes pleines dans les cases. F

Source : Frantz Fanon : Lettre à un Français 1956 – RipouxBlique des CumulardsVentrusGrosQ

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