La rente


Tenter d’obtenir une chose sans mérite ni labeur, c’est le propre sens de la rente.

Elle est terrible et tentaculaire. Elle était viagère, elle est post-mortem. Contagieuse à tel point qu’elle ne s’épargne pas de conquérir le contractuel pour s’absoudre d’un concours, l’apprenti politique pour devenir leader et le voleur d’avoir une peau de saint.

Agir, attendre et savoir recevoir. Devenir riche est une prouesse. Être pauvre est un destin, une sentence divine. Cette fatalité n’a rien à voir ni avec les chèques, ni avec les rapports de force. C’est un enjeu au mieux faisant, au plus entreprenant. L’audace et l’entremise.

Le riche et le pauvre était un feuilleton. Il est presque une réalité. L’enjeu est différent, la trame romanesque n’est pas de mise, mais si le riche est riche et le pauvre, pauvre ; la grâce ou la cause sont ailleurs que dans un scénario.

Tout a commencé par l’ouverture des réserves foncières communales dans les années de plomb. L’ouverture qui s’est ensuite dilatée par les lots marginaux, les coopératives immobilières, la cession des biens de l’Etat, la promotion tout aussi immobilière, le foncier industriel et le génie de l’accaparement spatial se poursuit. Il s’est étendu vers l’outre-mer, les appartements en extra-territorialité, les actions en off-shore et il se poursuit encore.

Après avoir investi dans la terre et les terrains, ils convoitent le paradis par les dons aux mosquées, la politique par le sponsor et les médias. L’histoire nationale ne se fait pas, quant à celle étrangère, à leur désir de l’arranger à la convenance de l’heure. L’argent amassé par un coup de fil et fructifié par un autre est arrivé quand bien même à faire un nom à ceux qui n’en étaient que des surnoms. La noblesse, contrairement à tous les usages, s’efforce de s’installer par le bais de l’intérêt. Cet intérêt apprécié différemment a réussi à créer une dynamique sociale apte à entrainer dans son sillage promotionnel tout les segments sociétaires. L’homme riche reste plus que jamais courtisé, dorloté et entendu. Fini le temps des cerises. Le temps est aux agios, aux prêts bancaires distincts et personnalisés.

Ainsi le système de la rente qui est à bout des doigts pour certains et inaccessible pour les autres s’est élevé comme une pédagogie sociale. Celle-ci se veut un mécanisme transmissible d’une personne vers une autre de même gabarit. L’entraide dans cette société fermée devient un sacerdoce de haute solidarité. l’État, devant la vacuité de ses caisses qui fait face au grossissement de celles des autres, s’est trouvé dans une situation d’une presque pitié.

S’enrichir au plus vite ou à cadences successives n’est plus une démarche de longue haleine. Le travail ne rétribue pas pareillement à l’artifice ambitionné et la chasse de servantes circonstances. C’est une question d’audace et d’aventurisme rapporteur. Comme une baraka procréée ; cette affaire de générosité « céleste » ne peut provenir que dans l’adhérence inconditionnelle à des pieux solides.

A force de subir les contrariétés, les inégalités et les heurts; les cœurs n’ont plus de fibres sensibles. Ils asservissent l’ennui journalier et se dissimulent dans la précaire résignation. Nous sommes dans l’estomac d’un cycle déréglé. Les frustrations qui remplissent les multitudes populaires mutilées par les non-droits ou par l’inquiétude, pointent chaque matin leurs embarras. Elles s’accroissent au fur et à mesure que l’on voit certains prétendre accroitre la richesse nationale, alors qu’ils n’ingurgitent que la rente et appauvrissent la masse. Ils se la coulent douce sur les rives de la Seine ou du lac Léman. Là, les fortunes usurières se dépensent sans compter au gré des loisirs, des conquêtes des épouses et d’un avenir qui n’est plus chez eux. Le pays, le leur juste en attache ancestrale, l’Algérie n’est qu’une source de revenus qui empruntent diverses lignes de transfert.

Dès le début, les esprits les plus entreprenants dans l’esbroufe se sont prêtés à ce jeu tordu, sans éthique et pourtant acceptable quad il n’est pas enviable. La sincérité ne se reconnait plus dans le talent ni dans la distinction. Denrée rare, hagarde, elle se mesure à la petitesse des gens qui encore la gardent vaillamment à leurs dépens. C’est à l’habileté espiègle et la rapine d’être un moyen pour mettre une banque dans sa poche.

Le mensonge et la mystification se sont érigés en un comparateur de réussite. Chacun va de sa domination pour en faire un record de longévité. Des gens vêtus uniquement d’une audace serontt les premiers à servir et se servir de la rente. Les lots sont leurs hobbies. Les promotions immobilières leur aqueduc blanchisseur. Un blanchissement où toutes les causes de la spéculation et des calculs contrefaits parviennent à une virginité.

Les nouveaux fortunés ne proviennent pas uniquement du Trésor public. Ils tirent leur origine d’un système où la compromission dans ces cas-là s’entend avec assourdissement. Ainsi chaque jour, l’on perçoit un patronyme prendre naissance. Un fonds se composer. Un projet, une affaire se mettre en route. Le marché, les alliances, les commissions qui ne se consultent pas sont autant d’arrangements à prendre pour rentrer dans le club des derniers nantis. On les voit promettre, simuler et garantir des sièges et des centres de décisions. Loin de faire un lobby au sens didactique ; ils le deviennent petit à petit.

Les classes n’existent plus, disait un certain discours politique. On y a vraiment cru. Un autre discours plus récent suggérait la voie de les voir se réinventer. L’investissement. Un leurre. Car pourquoi l’un et pas l’autre ? La société nationale dans son temps faisait vivre la société dans toute son entièreté. Maintenant la richesse ne répand ses bienfaits qu’envers ceux qui en détiennent les commandes.

A l’indépendance, personne n’osait afficher son portefeuille. Hormis certains au nombre très réduit dont la notoriété n’avait pas de sainteté révolutionnaire ; l’ensemble de la population était dans un indigénat visible. Il n’y avait pas de villas, ni de R plus x. La majorité était installée dans les chaumières, les gourbis et les grandes maisons où la location se faisait par chambre. La « bourgeoisie » passait alors comme une antonymie au nationalisme. Des années durant, le socialisme spécifique était une idéologie religieuse pour certains et une grande rémunération pour les autres. Le riche devenait plus riche, le pauvre l’est toujours.

Boumediene faisait distinguer le pouvoir et l’argent. Après lui ; les deux ont commencé à faire un bon ménage. Avoir l’argent ne semblait pas leur suffire. Il fallait aussi s’accaparer des chaises d’où dévalent les sceaux liés aux plans d’enrichissement. L’on ne se contente plus d’une entreprise, l’on veut aussi l’étage et ses bureaux, l’assemblée et ses groupes parlementaires. Dans cette Algérie, celle d’aujourd’hui, personne n’arrive à décrypter la voie par laquelle ces gens-là sont arrivés aussi rapidement à amasser tant de fonds et tant de facultés. Sinon que par l’explication qui ne se cache plus et ne craint rien pour affronter publiquement les plus sceptiques, ceux gardant encore un brin de confiance dans le contrôle de l’État. Parfois c’est au nom de cet État que cet argent tombé du ciel s’accroit démesurément. Par hasard, cette ondée financière venue d’en haut n’est dédiée qu’à l’Algérie des grosses bâtisses, des voyageurs répétitifs et des résidents à l’étranger. Pendant qu’une autre Algérie scrute, se tait et garde tout de même l’espoir. Le comble n’est-il pas dans l’envie démesurée et le désir abusif de vouloir tout acquérir ? Devenir député, avoir les avantages et les privilèges de rang, posséder des résidences multi-secondaires, garantir le devenir des p’tits enfants ; tout le monde pense en avoir la possibilité.

Voilà que toutes les mesures de valeur basculent. La crise fait dire qu’il n’y a dorénavant rien à gratter. Eux, ils se sont déjà mis à l’abri et monnayent le secours par l’emprunt obligataire. Les autres moins téméraires, les plus légalistes parmi la gente nantie se cantonnent dans leur décence et pratiquent légalement les conditions commerciales. Heureusement que ceux-ci continuent à alimenter le circuit des bonnes valeurs. Ils ne sont pas de cette espèce qui de petits vendeurs à la sauvette l’on se retrouve patron et gestionnaire de gros portefeuilles. Qui d’artisan-maçons, l’on se retrouve en groupe s’affichant à tous les panneaux publicitaires. Qui de pointeur à un épouvantail de magnat médiatique. Des parvenus ont pris les rênes de tant de secteurs et par des procédés peu orthodoxes ont pu aider à la construction d’un système qui leur va à merveille. Ils en tirent profit de tout bord. Ils sont aidés, sans nulle inconstance, par de simples paraphes. Derrière chaque mètre carré de goudron, il y a un virement. Dans chaque feuillet de bon de commande, il y a un avenant de travaux supplémentaires qui ne se voient pas. A quelques exceptions près ; chaque permis de réalisation stigmate un service complaisant.

C’est par ce déséquilibre dans la répartition des chances que l’on a permis à une caste une rapide ascension et à une autre plus dense, plus compacte, plus nombreuse, une précarité malgré l’effort. Cette inégalité a eu pour résultat une société fébrile et vulnérable à toute menace. Comment peut-on dans ces conjonctures enchevêtrées différencier le travail acharné et la rente facile ? Ces riches n’ont pas la tête dans la croissance économique. L’impôt est esquivé, les chaussées sont déformées, les constructions laides, les chantiers sous-traités. L’aptitude professionnelle n’est perceptible que dans les documents. La simple ondée déshabille la fausseté, l’ordinaire secousse sismique divulgue la malfaçon. L’importation reste à cet effet l’exemple le plus angoissant dans le canular déclaratif. Les avantages fiscaux ont été une aubaine pour quelques flibustiers intrépides à la faveur d’une libéralisation inconstante. Comme la comptabilité, l’économie est aussi une science des affaires. Idem pour la débrouillardise. Le profit et le gain entraînent activement un aplomb à leur avantage par le truchement du contournement de la loi. Les clauses du droit acquis et le régime antérieur le plus favorable demeurent une chance décrétée inouïe. C’est que pour obtenir un registre de commerce, il suffit juste une copie de bail et une somme modique tenant lieu de frais d’inscription. En somme, dérisoirement on l’achète. Est commerçant, industriel, promoteur, importateur, patron de média qui le veut. Aucune activité ne semble obéir à la réunion impérative de conditions professionnelles et techniques où sous peine de refus, de critères sélectifs pour la satisfaction d’un minimum de règles prévalant dans l’activité projetée.

Après les notions des « objectifs planifiés » des « contingentements » des « AGI », viennent les listes de « marchandises éligibles à l’import » les feux verts de la « CCI » jusqu’à l’avènement d’une liberté de faire conditionnée par les « avis de débit » ou précisément les « domiciliations bancaires ». Et, l’on revient aux quotas, aux licences. En fait, se sont les nouveaux clients des banques qui détiennent le pouvoir de fait de décider d’un acte lié au commerce international. Le pouvoir étatique omettait son rôle de régulateur et se confinait dans la fonction de comptage et de statistiques. L’administration se noyait entre offices et agences et fluctuait d’une institution à des personnes. Chakib Khelil, le pauvre ! Il prend sur son dos tous les maux de la mauvaise gouvernance ou, comme Sisyphe, condamné à porter le globe et ses frasques corruptionnelles ; il est tout désigné pour supporter le mal algérien. Il devient une triste icône de la gabegie dans la manipulation des deniers publics. Des Chakib, il y en a un peu partout. Clairsemant le paysage sous des cieux personnels, sauf qu’ils portent d’autres patronymes, assurent d’autres fonctions. Ils ne sont pas mis au devant de l’actualité en mouvance, tant que leur « travail » ne constitue pas encore une monnaie d’échange dans une opération de règlement de compte. Ici, sur cette terre, dans ces années d’incertitude et de perpétuelle suspicion, lorsque l’on ne peut toucher la cible, on tâtonne dans son environnement

L’équilibre du pouvoir serait en cours d’encourir de graves risques. Il serait menacé d’être pris par le sou. Si l’État ne se réveille pas pour mettre fin à de telles hypothèques, il perdra son entité républicaine comme garant et régulateur. La rente n’est plus liée maintenant à un baril ou à un taux boursier mondial. Elle émerveille tout le monde. Tenter d’obtenir une chose sans mérite ni labeur, c’est le propre sens de la rente.
Par El yazid Dib

(Quotidien d’Oran ce jeudi 02 juin 2016)

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