La transition


Oui, elle est là. Elle ne dit pas seulement son nom. Chaque chose se crée à partir de quelques autres choses. Si Bedoui est chargé pour une année de la pré-transition ; qui aura la charge de la propre transition ? 

Il n’existe pas de grande différence entre Ouyahia et Bedoui. Les deux sont sortis de l’administration. L’un est un technocrate qui a évolué largement dans la dimension politique, l’autre est un homme toujours administratif qui peine à s’inscrire dans ce registre malgré le sur-effort déployé. Cependant une grosse frontière sépare l’un de l’autre et crée béatement la distinction. Bedoui censé être un politique en manque de quelques atouts et va prendre la peau d’un haut administrateur de gouvernement transitoire, voire provisoire. Ouyahia provenant du haut fonctionnariat, arrive à faire de l’action ministérielle une approche politique. En somme, le premier est un fonctionnaire politique qui se préserve et ne s’aventure pas, le second est un politicien fonctionnaire qui provoque, affronte et assume. 

Le quatrième mandat de Bouteflika s’annonçait déjà à son entame pénible ; tant l’oisiveté et l’immobilisme caractérisaient amèrement l’équipe gouvernementale. L’inertie politique gagnait la sphère dirigeante nationale et tous ses auxiliaires. Pas de visibilité. Situation de panne pour une nouvelle option de développement ; l’on faisait dans le surplace et le surchauffé, se contentant de se tenir à défaut d’initiatives, aux restes à réaliser et aux quelques reliquats aux longs relents de l’ex-plan de relance économique. L’activité nationale se réduisait dans sa globalité aux multiples controverses économiques induites par la chute du prix des hydrocarbures. Que ce soit du coté du partenariat étranger que celui de l’entreprise algérienne. Les cris pour risques de fermeture à connotation protectionniste fusent de partout. L’idée du « patriotisme économique » prenait un chemin qui n’était pas le sien. Les chiffres évaluant, depuis ces dispositions en termes de gains et de flux transfrontaliers ont été différemment appréciés et inversement commentés. 

A cette situation ardue, ce climat politique morose, cette ineptie, d’autres griefs plus sérieux, plus denses et consistants sont venus se greffer à la tourmente nationale. Le peuple est sorti demander la disparition du régime. C’est trop beau dérisoirement de le situer juste dans le refus du cinquième mandat. Mais c’était juste le prélude à une révolution qui se murit tacitement pour avoir quand bien même pu faire décider le pouvoir à parler, se repositionner. De la candidature pour un cinquième mandat, le recul s’est fait une première fois par l’annonce d’un chapelet de mesures allant à des reformes radicales et profondes avec en prime la non candidature à un sixième à convoquer par anticipation. La suite depuis le 22 février est connue. 

Voilà qu’arrive une autre décision à prendre pour un autre recul. Le président ne sera pas candidat pour les élections qu’il annule ou reporte. Avec également ce même chapelet de mesures à faire prendre cette fois-ci par une conférence qui aura la prérogative de fixer la date des prochaines élections auxquelles il ne participera pas. Ubuesque. Il nomme Bedoui comme premier ministre le duplique par un Lamamra , met en sourdine Ouyahia et l’on attend d’autres décisions. Tout semble se précipiter. Maintenant c’est chaque vendredi qui provoque une décision. Celui de demain va certainement moduler la liste des nouveaux ministres. Il suffit que le nom ne soit pas scandé. Façon de faire valider le listing par un vote populaire consensuel. Alors que la rue crie haut et fort le départ de tous les minois démoniaques qui ont enténébré le paysage politique depuis plus de vingt ans. 

Le commentaire le plus strident demeure, cette affectation de Lamamra à un poste en nette inadéquation avec son profil. Vice premier ministre. L’on y sent un rapprochement organique de l’homme par rapport à l’instance présidentielle. Lamamra étant ainsi au sein de la chefferie, à un niveau supérieur à tous les ministres ; est appelé a devenir le véritable vis-à-vis du clan présidentiel créant une dualité avec son chef direct, présumé l’être en principe. Rien ne rassemble les deux hommes, ni le cursus, ni les préoccupations, ni encore l’avenir. En fait, les avis divergent, comme les supputations s’accroissent. Cependant plusieurs observateurs s’accordent à dire que le vice premier ministre aurait à assumer par gestion particularisée, la responsabilité du volet des affaires étrangères à un niveau magistral a celui du même ministère, puisqu’il est aussi ministre des affaires étrangères. Là aussi, son aura, sa prestance et son poids semblent dire les auteurs du remaniement seront des garanties dans l’équilibre des relations internationales et la « sérénité » de la coopération notamment avec la France. Un veilleur d’intérêts réciproques. Donc cette juxtaposition pratique va sans doute enraciner davantage l’existence de l’esprit présidentiel dans le cercle interministériel. Déjà que le poste de premier ministre ne donne qu’un apparat d’une fonction en charge d’un simple formalisme rendu impératif par la sacralisation constitutionnelle, qu’en sera-t-il demain de son adjoint ? Certains parlent d’un poste de surveillance loyal et dévoué installé tout prés de l’activité globale du chef du gouvernement. Cette hypothèse est fragilisée par nature, autant que Bedoui serait dans l’impératif de créer une collégialité au sein de « son » équipe. En fait, elle ne serait pas la sienne. 

Ainsi la nomination de Bedoui aurait un sens de le présenter comme un élément neuf n’ayant aucun lien à la patte à part « l’amitié » qui le lie à l’un de ses anciens secrétaires généraux, frère du président. On croit avoir réussi à le faire passer telle une pilule sans eau, sans marée et sans ressac. La rue, si elle n’a pas trop scandé son nom ; c’est qu’il était prudent à vouloir les derniers temps notamment se mettre en porte-à-faux avec l’ardeur fiévreuse des manifestations. Bien au contraire, il était le premier et seul responsable à saluer « le caractère pacifique » de celles-ci. 

En sa qualité d’ancien ministre de l’intérieur, l’homme n’avait qu’un méfiant regard sur la collectivité locale et tout ce qui réglementairement se greffait autour d’elle comme gestion électorale, état civil, voirie, couffin de ramadhan. L’autre aspect inclusif était assigné à l’assise de soi. Il était directement loin du monde économique, industriel, sanitaire, universitaire, agricole, éducatif et d’autres segments professionnels précis, quoique s’essayant le plus souvent à fouler certaines attributions qui n’étaient pas de son ressort et que la faiblesse de certains ministres, pas tous a favorisé l’avenant chevauchement. Là, en cette forte ancienne posture, son regard, joint à celui d’un premier ministre en titre ira s’étendre avec force sur toute l’activité des membres du gouvernement. Sa résistance et son instinct de manouvrier qui vient de se découvrir feront le reste. Il est dit aussi, que derrière cette « promotion » si le cas en est, car le risque d’effondrement du régime est au seuil de toute rue ; se hisse au grand jour un projet de substance politique que lui seul serait capable de porter. Le maintien du régime sous un nouvel habit entièrement remodelé et l’amorce d’une succession pacifique du pouvoir. 

Bedoui prend les commandes d’une Algérie en pleine effervescence. Le vendredi n’est plus un jour de méditation plus qu’il est un cauchemar. Ce n’est plus un jour de repos plus qu’il est le jour le plus long pour les uns et le plus expressif pour tous les autres. Le rituel est de prier et marcher, crier et revendiquer, patienter et insister. Ainsi, dans des conditions pareilles Bedoui ou un autre n’aura pas toute la latitude de mener à bien le programme qu’il aura à concocter. Une seule mission des plus difficiles lui est assignée : calmer la rue. Chose impossible. L’implacable persistance de la seule clameur qui fuse est la conversion foncière de ce système qui s’impose, voire le voir disparaitre totalement et en urgence. Chose également impossible. Si personne n’a d’emprise sur ces jeunes qui ont pris l’habitude de se rencontrer sur l’asphalte chaque vendredi ; le pouvoir reste sommé à l’écoute de droit ou de fait. Seulement l’on ne peut passer d’un système à un autre sans emprunter un long temps et des chemins parfois sinueux. Croire pouvoir déconstruire une mentalité de traitement de la chose publique en quelques semaines ce n’est que de l’illusion. Nous ne sommes pas à un simple match, l’on siffle la fin et on recommence. L’enjeu se rattache à tout un Etat, une nation. 

Le délai d’une année serait-il suffisant pour mettre en œuvre cette « conférence constituante » ? Il faudrait d’emblée s’assurer de sa composante et viser le grand consensus qui constitue fondamentalement son objectif. Là aussi se devinent déjà les grandes incompréhensions. Qui appellera qui ? 

Le propre d’une transition c’est cette évidence imposée d’accepter de bâtir du nouveau sans toutefois nier l’existant. C’est une résolution certes ardue mais qui doit se mettre en quête de l’harmonie nécessaire recommandée en la circonstance. Ouvrir ses bras à tous, interdire toute exclusion, éclipser ses haines, oublier ses passions et ses positions, cultiver le partage et nourrir de l’espoir sont en cette phase cruciale les grands défis qui guettent Bedoui. Une transition douloureuse. Tout ceci est transcrit sous réserve de ce que cachent la rue et son opiniâtreté. De ce qui va venir. 

par El Yazid Dib

http://www.lequotidien-oran.com/?news=5274273

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