AVEC QUI NÉGOCIER ?


La phase actuelle du mouvement pacifique en Algérie est l’une des plus délicates. Comment passer du projet à sa concrétisation ? Quelles sont les modalités pratiques pour avoir non pas des représentants mais des porteurs du projet ? Et en quoi consiste ce projet ? Faut-il négocier ou pas et avec qui ? 
Le projet se lit sur les pancartes et les slogans clamés. J’en cite quelques unes : une deuxième république, une assemblée constituante, l’indépendance de la justice, la liberté, la démocratie, un Etat de droit…etc. En clair, bâtir une nouvelle Algérie sur de bonnes bases. Il aurait été souhaitable que le changement vienne de l’intérieur du système, ou plus précisément de ceux qui détiennent le pouvoir réel, mais hélas c’est une immense gangrène qui s’est constituée autour de ce pouvoir réel et le tout se maintenant à ne plus pouvoir, sans limite de temps, et croyant qu’ils peuvent continuer à gérer indéfiniment le pays comme une écurie sans opposition en face. Même la police politique communément appelée la SM n’a pas été en mesure de les alerter sur le pas à ne pas franchir, sur la ligne rouge : ne pas heurter la dignité des Algériens. Ce qu’ils ont franchi allègrement en entamant une campagne avec un cadre et des garde-corps. Situation ubuesque, surréaliste, il fallait se pincer plusieurs fois pour être sûr qu’on n’hallucine pas. La revendication d’une deuxième république, d’une assemblée constituante n’est pas nouvelle. Des militants des Droits de l’Homme ainsi que certains partis politiques en avaient fait le corps de leurs revendications(1). 
Dans les pancartes, on voit « système dégage ». Oui, il faut que le système dégage et qu’on construise le pays sur de nouvelles bases. Pour simplifier, le système fonctionne à deux têtes. Si la partie civile qui habille le pouvoir réel peut partir vite, et je ne parle pas du président Bouteflika qui est bien fini politiquement, mais du clan mafieux qui l’entoure et qui l’a pris en otage depuis quelques années. Ce clan civil sera probablement lâché à plus ou moins court terme. Lorsque la façade du pouvoir réel devient une menace, et pour le système et pour les décideurs de l’ombre, ces derniers n’auront pas de scrupules à s’en passer afin de sauver ce qui peut l’être encore. Il n’y a nul besoin de négocier avec les composants de la mafia civile. Ceux-là partiront d’eux-mêmes dès qu’ils sont lâchés par les décideurs réels. On en voit même qui se rallient aux manifestants ! Ce sont les militaires, les vrais détenteurs du pouvoir réel, avec qui il faut négocier et des départs et de la transition. Il se trouve que ceux qui ont été responsables de la décennie noire, des 200 000 morts, des 20 000 disparus et j’en passe, sont toujours aux commandes. Dans la théorie de la décision, quand il n’existe pas de bonne solution, on choisit la moins mauvaise. Le challenge est de taille. Avec qui discuter sachant que ceux-là même qui ont amené le pays à l’impasse sont toujours aux commandes ? La logique voudrait que ce soit avec les meilleurs d’entre eux. Mais si ceux-là n’existent pas, alors toujours selon la théorie de la décision, il faudra discuter avec les moins mauvais d’entre eux (2). 
Il reste qui va porter les revendications exprimées par les manifestants. Il n’est pas possible de négocier avec la rue entière. Nécessairement, il faut des individus. Je préfère parler de porteurs du projet de renaissance de l’Algérie que de porte-paroles. Une option serait un maillage du territoire national. Cette option prend du temps. L’Algérie compte 48 wilayas ; il faudra alors des porteurs du projet de toutes ces wilayas. Le maillage commence par le quartier jusqu’à la ville, et ensuite jusqu’à la wilaya. La seconde option, c’est un consensus sur des personnes de la société civile ou des militants connus pour leur probité et leur honnêteté. Il reste comment mesurer le consensus. On voit bien les craintes des uns et des autres concernant des listes de personnes qui circulent. L’idéal serait une plate-forme numérique où les Algériens et les Algériennes majeurs puissent voter pour chaque personne proposée. Quelque soit l’option choisie, il faut absolument que les négociations soient transparentes et transmises par tous les moyens d’information. 

Amina Kadi Mathématicienne Ecole d’ingénieurs-Paris

1 Compromis politique historique, juin 2014 Lequotidiend’Algérie/2014/06/21/31050. 
2 Voir l’interview de Omar Benderra « Oligarques, police secrète, généraux : ces puissants réseaux qui gouvernent l’Algérie », Oumma, le 14 mars 2019.

http://lequotidienalgerie.org/2019/03/20/avec-qui-negocier/

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