♦ Noam Chomsky : « Notre priorité en Ukraine devrait être de sauver les vies, pas de punir la Russie. »


Près de trois mois après le début de la guerre en Ukraine, la paix n’est pas en vue. En fait, le niveau de destruction s’est intensifié et les deux parties semblent avoir peu d’espoir de parvenir à un règlement pacifique dans un avenir proche. En outre, la situation internationale se détériore, car certains pays européens neutres envisagent d’adhérer à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), ce qui a incité le Kremlin à réagir en menaçant de déployer des armes nucléaires dans la région de la Baltique si cela devait se produire.

Un soldat ukrainien se repose pendant une patrouille dans un village détruit près des lignes de front de Mykolaiv, en Ukraine.
Celestinon Arce / Nurphoto via Getty Images

Dans l’interview qui suit, Noam Chomsky, universitaire de renommée mondiale et dissident de premier plan, aborde ces développements dans une interview exclusive pour Truthout. Il souligne que nous devons donner la priorité à la sauvegarde des vies humaines – et non à la punition de la Russie – dans la détermination des prochaines actions.

Chomsky est internationalement reconnu comme l’un des plus importants intellectuels vivants. Il est l’auteur de quelque 150 livres et a reçu des dizaines de prix très prestigieux, dont le prix de la paix de Sydney et le prix de Kyoto, ainsi que des dizaines de doctorats honorifiques des universités les plus renommées du monde. Chomsky est professeur émérite de l’Institut du MIT et actuellement professeur lauréat à l’Université d’Arizona.

C.J. Polychroniou : Noam, le président russe Vladimir Poutine a déclaré, lors d’une conférence de presse conjointe avec son allié le président biélorusse Alexandre Loukachenko, que les pourparlers de paix avaient abouti à une « impasse » et que l’invasion se déroulait comme prévu. En fait, il a juré que la guerre se poursuivrait jusqu’à ce que tous les objectifs fixés au début de l’invasion soient atteints. Poutine ne veut-il pas la paix en Ukraine ? Est-il vraiment en guerre contre l’OTAN et les États-Unis ? Si c’est le cas, et surtout si l’on considère à quel point la politique de l’Occident envers la Russie a été dangereuse jusqu’à présent, que peut-on faire maintenant pour empêcher qu’un pays entier soit potentiellement rayé de la carte ?

Noam Chomsky : Avant de poursuivre cette discussion, j’aimerais souligner, une fois de plus, le point le plus important : notre principale préoccupation devrait être de réfléchir soigneusement à ce que nous pouvons faire pour mettre rapidement un terme à l’invasion russe criminelle et pour sauver les victimes ukrainiennes de nouvelles horreurs. Malheureusement, nombreux sont ceux qui trouvent les déclarations héroïques plus satisfaisantes que cette tâche indispensable. Ce n’est pas une nouveauté dans l’histoire, malheureusement. Comme toujours, nous devons garder clairement à l’esprit l’enjeu principal et agir en conséquence.

Pour en revenir à votre commentaire, la dernière question est de loin la plus importante ; je reviendrai sur les précédentes.

Il y a, en gros, deux façons de mettre fin à cette guerre : un règlement diplomatique négocié ou la destruction de l’un ou l’autre camp, soit rapidement, soit dans une agonie prolongée. Ce ne sera pas la Russie qui sera détruite. Il est incontestable que la Russie a la capacité d’anéantir l’Ukraine, et si Poutine et sa cohorte sont acculés au pied du mur, ils pourraient, en désespoir de cause, utiliser cette capacité. C’est ce à quoi devraient s’attendre ceux qui dépeignent Poutine comme un « fou » plongé dans les illusions d’un nationalisme romantique et d’aspirations mondiales brutales.

Il s’agit clairement d’une expérience que personne ne veut entreprendre – du moins personne qui se préoccupe un tant soit peu des Ukrainiens.

La précision est malheureusement nécessaire. Il existe des voix respectées dans le courant dominant qui défendent simultanément deux points de vue : (1) Poutine est en effet un « fou furieux » capable de tout et qui pourrait se venger sauvagement s’il était acculé au mur ; (2) « L’Ukraine doit gagner. C’est la seule issue acceptable. » Nous pouvons aider l’Ukraine à vaincre la Russie, disent-ils, en lui fournissant des équipements et un entraînement militaires de pointe, et en mettant Poutine au pied du mur.

Ces deux positions ne peuvent être défendues simultanément que par des personnes qui se soucient si peu du sort des Ukrainiens qu’elles sont prêtes à tenter une expérience pour voir si le « fou furieux » se dérobera dans la défaite ou utilisera la force écrasante dont il dispose pour anéantir l’Ukraine. Dans tous les cas, les partisans de ces deux points de vue sont gagnants. Si Poutine accepte tranquillement la défaite, ils gagnent. S’il anéantit l’Ukraine, ils gagnent : cela justifiera des mesures bien plus sévères pour punir la Russie.

L’expression « toutes les options sont sur la table » est normale dans ce qui passe pour de la politique aux États-Unis et au Royaume-Uni – tout cela en violation directe de la Charte des Nations unies (et, accessoirement, de la Constitution des États-Unis).

Il n’est pas sans intérêt qu’une telle volonté de jouer avec la vie et le destin des Ukrainiens fasse l’objet d’éloges, et soit même considérée comme une position noble et courageuse. D’autres mots pourraient peut-être venir à l’esprit.

Si l’on met de côté la qualification – malheureusement nécessaire dans cette étrange culture – la réponse à la question posée semble assez claire : engager des efforts diplomatiques sérieux pour mettre fin au conflit. Bien sûr, ce n’est pas la réponse de ceux dont l’objectif premier est de punir la Russie – de combattre la Russie jusqu’au dernier ukrainien, comme l’ambassadeur Chas Freeman décrit la politique américaine actuelle, questions dont nous avons discuté.

Le cadre de base d’un règlement diplomatique est compris depuis longtemps et a été réitéré par le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy. Premièrement, la neutralisation de l’Ukraine, en lui donnant un statut semblable à celui du Mexique ou de l’Autriche. Deuxièmement, le report de la question de la Crimée. Troisièmement, la mise en place d’un haut niveau d’autonomie pour le Donbass, peut-être dans le cadre d’un arrangement fédéral, de préférence dans le cadre d’un référendum international.

La politique officielle des États-Unis continue de rejeter tout cela. Les hauts fonctionnaires de l’administration ne se contentent pas de concéder qu’ « avant l’invasion russe de l’Ukraine, les États-Unis n’ont fait aucun effort pour répondre à l’une des principales préoccupations de Vladimir Poutine en matière de sécurité, le plus souvent exprimée, à savoir la possibilité d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ». Ils se félicitent d’avoir adopté cette position, qui pourrait bien avoir contribué à pousser Poutine à l’agression criminelle. Et les États-Unis continuent de maintenir cette position aujourd’hui, faisant ainsi obstacle à un règlement négocié selon les grandes lignes décrites par Zelenskyy, quel qu’en soit le coût pour les Ukrainiens.

Un règlement selon ces grandes lignes peut-il encore être atteint, comme cela semblait probable avant l’invasion russe ? Il n’y a qu’une seule façon de le savoir : essayer. L’ambassadeur Freeman est loin d’être le seul parmi les analystes occidentaux informés à reprocher au gouvernement américain d’avoir été « absent [des efforts diplomatiques] et, au pire, implicitement opposé » à ceux-ci par ses actions et sa rhétorique. Cela, poursuit-il, est « le contraire de l’habileté politique et de la diplomatie » et porte un coup terrible aux Ukrainiens en prolongeant le conflit. D’autres analystes respectés, comme Anatol Lieven, sont généralement d’accord, reconnaissant qu’à tout le moins, « les États-Unis n’ont rien fait pour faciliter la diplomatie. »

Malheureusement, les voix raisonnables, aussi respectées soient-elles, sont en marge de la discussion, laissant la parole à ceux qui veulent punir la Russie – jusqu’au dernier ukrainien.

Lors de la conférence de presse, Poutine a semblé rejoindre les États-Unis en préférant « le contraire de la diplomatie et de l’habileté politique », bien que ses remarques n’excluent pas ces options. Si les pourparlers de paix sont aujourd’hui dans une « impasse », cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas être repris, au mieux avec la participation engagée des grandes puissances, la Chine et les États-Unis.

La Chine est condamnée à juste titre pour son manque de volonté à faciliter « l’art de l’État et la diplomatie ». Les États-Unis, comme d’habitude, sont exempts de toute critique dans les grands médias et les revues américaines (mais pas complètement), sauf pour ce qui est de ne pas fournir davantage d’armes pour prolonger le conflit ou d’utiliser d’autres mesures pour punir les Russes, la préoccupation dominante, semble-t-il.

Une mesure que les États-Unis pourraient utiliser est proposée depuis les couloirs de la faculté de droit de Harvard, à l’extrême libéral supposé de l’opinion. Le professeur émérite Laurence Tribe et l’étudiant en droit Jeremy Lewin proposent que le président Joe Biden suive le précédent créé par George W. Bush en 2003, lorsqu’il a saisi « des fonds irakiens se trouvant dans des banques américaines, en affectant le produit de cette saisie à l’aide au peuple irakien et à l’indemnisation des victimes du terrorisme. »

Le président Bush a-t-il fait autre chose en 2003 « pour aider le peuple irakien » ? Cette question gênante ne serait soulevée que par ceux qui sont coupables du péché de « whataboutisme », l’un des dispositifs récents destinés à empêcher toute attention à nos propres actions et à leurs conséquences pour aujourd’hui. [whataboutisme, technique ou pratique consistant à répondre à une accusation ou question difficile en faisant une contre-accusation ou en évoquant un problème différent, NdT]

Les auteurs reconnaissent que le gel de fonds conservés par sécurité dans des banques new-yorkaises pose certains problèmes. Ils évoquent le gel des fonds afghans par l’administration Biden, qui a été « controversé, principalement en raison de questions non résolues concernant la saisie des actifs par les tribunaux et la répartition des réclamations entre les plaignants qui se battent en duel […] les procès intentés par les parents des personnes tuées ou blessées le 11 septembre. »

Le sort des mères afghanes qui regardent leurs enfants mourir de faim parce qu’elles ne peuvent pas accéder à leurs comptes bancaires pour acheter de la nourriture sur les marchés, et plus généralement le sort de millions d’Afghans confrontés à la famine, n’est pas mentionné, mais n’est peut-être pas controversé.

Un autre témoignage sur les efforts déployés par le président Bush en 2003 pour « aider le peuple irakien » est fourni, par inadvertance, par le principal analyste de la politique étrangère du New York Times, Thomas Friedman, dans son titre : « Comment faire face à une superpuissance dirigée par un criminel de guerre ? »

Qui pourrait imaginer qu’une superpuissance puisse être dirigée par un criminel de guerre à notre époque éclairée ? Un dilemme difficile à affronter, voire à envisager, dans un pays d’une innocence immaculée comme le nôtre.

Faut-il s’étonner que la partie la plus civilisée du monde, principalement le Sud, contemple le spectacle qui se déroule ici avec étonnement et incrédulité ?

Pour en revenir à la conférence de presse, Poutine a déclaré que l’invasion se déroulait comme prévu et qu’elle se poursuivrait jusqu’à ce que les objectifs initiaux soient atteints. Si le consensus des analystes militaires et des élites politiques occidentales est à peu près juste, c’est une façon pour Poutine de reconnaître que les objectifs initiaux de conquérir rapidement Kiev et d’installer un gouvernement fantoche ont dû être abandonnés en raison de la résistance farouche et courageuse des Ukrainiens, exposant l’armée russe comme un tigre de papier incapable même de conquérir des villes situées à quelques kilomètres de sa frontière et défendues par une armée essentiellement composée de citoyens.

Le groupe d’experts tire ensuite une autre conclusion : Les États-Unis et l’Europe doivent consacrer des ressources encore plus importantes pour se protéger du prochain assaut de ce monstre militaire rapace qui est prêt à lancer une attaque pour submerger l’OTAN et les États-Unis.

La logique est écrasante.

Selon le consensus, la Russie révise actuellement ses plans abandonnés et se concentre sur un assaut majeur dans la région du Donbass, où quelque 15 000 personnes auraient été tuées depuis le soulèvement de Maidan en 2014. Par qui ? Cela ne devrait pas être difficile à déterminer avec de nombreux observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) sur le terrain.

Il me semble aller trop loin pour conclure que Poutine vise la guerre avec l’OTAN et les États-Unis, c’est-à-dire l’anéantissement mutuel. Je pense qu’il veut la paix – à ses conditions. (Quel monstre n’en veut pas ?) Nous ne pouvons découvrir ces modalités qu’en essayant de les découvrir, par le biais de « l’habileté politique et de la diplomatie ». Nous ne pouvons pas le découvrir en refusant de nous engager dans cette option, en refusant même de l’envisager ou d’en discuter. Nous ne pouvons pas le découvrir en poursuivant la politique officielle annoncée en septembre dernier et renforcée en novembre, des questions dont nous avons discuté à plusieurs reprises : la politique officielle des États-Unis sur l’Ukraine qui est cachée aux Américains par la « presse libre » mais sûrement étudiée très attentivement par les services de renseignement russes, qui ont accès au site Web de la Maison Blanche.

[Ceux qui] sont hors de portée du système de propagande américain seront consternés par l’hypocrisie, mais ce n’est pas une raison pour ne pas se féliciter de l’exposition très sélective des crimes de guerre.

Pour en revenir à l’essentiel, nous devrions faire tout ce qui est en notre pouvoir pour mettre un terme à cette agression criminelle, et ce d’une manière qui épargnera aux Ukrainiens de nouvelles souffrances et même une éventuelle destruction si Poutine et son entourage sont acculés au pied du mur sans issue. Cela nécessite un mouvement populaire qui fera pression sur les États-Unis pour qu’ils reviennent sur leur politique officielle et se joignent à la diplomatie et à l’art de gouverner. Des mesures punitives (sanctions, soutien militaire à l’Ukraine) pourraient être justifiées si elles contribuent à cette fin, et non si elles sont conçues pour punir les Russes tout en prolongeant l’agonie et en menaçant l’Ukraine de destruction, avec des ramifications indicibles au-delà.

C.J. : Des rapports non confirmés indiquent que la Russie a utilisé des armes chimiques dans la ville ukrainienne qui a peut-être été la plus brutalement attaquée, à savoir Mariupol. À son tour, le gouvernement britannique s’est empressé d’annoncer de manière assez audacieuse que « toutes les options sont sur la table » si ces rapports sont corrects. En effet, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a déjà déclaré qu’une telle évolution « changerait totalement la nature du conflit. » Que signifie « toutes les options sont sur la table », et cela pourrait-il inclure le scénario d’une guerre nucléaire en Ukraine ?

Noam Chomsky : L’expression « toutes les options sont sur la table » est normale dans ce qui passe pour de la politique aux États-Unis et au Royaume-Uni – tout cela en violation directe de la Charte des Nations unies (et, si quelqu’un s’en soucie, de la Constitution des États-Unis). Nous ne savons pas ce qui peut se trouver dans l’esprit de ceux qui émettent régulièrement ces déclarations. Peut-être veulent-ils dire ce que disent les mots : que les États-Unis sont prêts à recourir aux armes nucléaires, se détruisant ainsi très probablement avec une grande partie de la vie sur Terre (même si des scarabées et des bactéries peuvent proliférer). Peut-être cela est-il tolérable dans leur esprit si cela punit au moins les Russes, qui, nous dit-on, sont une malédiction si irrémédiable que la seule solution pourrait être « l’isolement russe permanent » ou même « Russia delenda est. » [Il faut détruire la Russie, allusion à « Carthago delenda est », NdT]

Il est, bien sûr, approprié d’être très préoccupé par l’utilisation d’armes chimiques, même si elle n’est pas confirmée. Au risque de tomber dans le whataboutisme, nous devrions également nous préoccuper des rapports bien confirmés de fœtus déformés dans les hôpitaux de Saïgon en ce moment, parmi les terribles résultats de la guerre chimique déclenchée par l’administration Kennedy pour détruire les récoltes et les forêts, une partie essentielle du programme visant à « protéger » la population rurale qui soutenait le Viet Cong, comme Washington le savait bien. Nous devrions être suffisamment préoccupés pour faire quelque chose afin d’atténuer les conséquences de ces terribles programmes.

Si la Russie a pu utiliser ou envisage d’utiliser des armes chimiques, c’est assurément un sujet de profonde inquiétude.

C.J. : Certains affirment également que des milliers d’Ukrainiens ont été déportés de force de Mariupol vers des régions reculées de Russie, évoquant les sombres souvenirs des déportations massives soviétiques sous Staline. Les responsables du Kremlin ont rejeté ces allégations en les qualifiant de « mensonges », mais ils ont ouvertement parlé de relocaliser les civils piégés à Mariupol. Si les informations faisant état de déportations forcées de civils de Mariupol vers la Russie s’avèrent exactes, quel serait le but de telles actions répréhensibles, et ne viendraient-elles pas s’ajouter à la liste des crimes de guerre de Poutine ?

Noam Chomsky : Ils viendraient sûrement s’ajouter à la liste, déjà assez longue. Et heureusement, nous en saurons beaucoup sur ces crimes. Des enquêtes approfondies sur les crimes de guerre russes sont déjà en cours, et malgré les difficultés techniques, elles se poursuivront.

Cela aussi est normal. Lorsque des ennemis commettent des crimes, une grande activité est déployée pour révéler chaque petit détail. Comme cela doit être fait. Les crimes de guerre ne doivent pas être dissimulés et oubliés.

Malheureusement, c’est la pratique quasi-universelle aux États-Unis. Nous venons de faire allusion à quelques-uns des innombrables exemples. Mais le fait que le leader mondial d’aujourd’hui adopte les pratiques répréhensibles de ses prédécesseurs nous laisse encore libres de dénoncer les crimes des ennemis officiels d’aujourd’hui, une tâche qui devrait être entreprise, et qui le sera sûrement dans ce cas. D’autres, hors de portée du système de propagande américain, seront consternés par l’hypocrisie, mais ce n’est pas une raison pour ne pas nous féliciter de l’exposition très sélective des crimes de guerre.

Ceux qui ont un intérêt pervers à s’observer peuvent tirer quelques leçons de la façon dont les atrocités sont traitées lorsqu’elles sont exposées. Le cas le plus notable est le massacre de My Lai, finalement reconnu après que le journaliste indépendant Seymour Hersh a révélé le crime à l’Occident. Au Sud-Vietnam, il était connu depuis longtemps mais n’a pas suscité beaucoup d’attention. Le centre médical quaker de Quang Ngai n’a même pas pris la peine de le signaler, car de tels crimes étaient courants. En fait, l’enquête officielle du gouvernement américain en a trouvé un autre semblable dans le village voisin de My Khe.

Le massacre de My Lai a pu être absorbé par le système de propagande en limitant la responsabilité aux GI sur le terrain qui ne savaient pas qui allait leur tirer dessus après. Ceux qui les ont envoyés dans ces expéditions de massacre étaient – et sont toujours – exonérés. En outre, l’accent mis sur l’un des nombreux crimes commis sur le terrain a servi à dissimuler le fait qu’ils n’étaient que la note de bas de page d’une énorme campagne de bombardement, de massacre et de destruction dirigée depuis des bureaux climatisés, le plus souvent occultée par les médias, bien qu’Edward Herman et moi-même ayons pu écrire à ce sujet en 1979, en utilisant des études détaillées qui nous avaient été fournies par le correspondant de Newsweek, Kevin Buckley, qui avait enquêté sur le crime avec son collègue Alex Shimkin mais n’avait pas pu publier plus que des fragments.

En dehors de ces cas, qui sont rares, les crimes américains ne sont pas examinés et on en sait peu sur eux. Une longue histoire chez les très puissants.

Il n’est pas facile de comprendre ce qui se passe dans l’esprit des criminels de guerre comme Poutine – ou de ceux qui n’existent pas, selon le canon prêché par les experts du New York Times qui sont atterrés de découvrir que les criminels de guerre existent – parmi les ennemis officiels.

C.J. : La Finlande et la Suède semblent se réjouir à l’idée de rejoindre l’OTAN. Dans l’éventualité d’une telle évolution, la Russie a menacé de déployer des armes nucléaires et des missiles hypersoniques dans la région de la Baltique. Est-il judicieux pour des pays neutres d’adhérer à l’OTAN ? Ont-ils vraiment des raisons de s’inquiéter pour leur propre sécurité ?

Noam Chomsky : Revenons au consensus écrasant des analystes militaires et des élites politiques occidentales : L’armée russe est si faible et incompétente qu’elle ne pourrait pas conquérir les villes proches de sa frontière qui sont défendues principalement par une armée de citoyens. Ainsi donc, ceux qui disposent d’une puissance militaire écrasante doivent trembler dans leurs bottes quant à leur sécurité face à cette puissance militaire impressionnante, en marche.

On peut comprendre pourquoi cette conception est la préférée des bureaux de Lockheed Martin et d’autres entrepreneurs militaires du premier exportateur d’armes au monde, qui se réjouissent des nouvelles perspectives d’expansion de leurs profits. Le fait qu’elle soit acceptée dans des cercles beaucoup plus larges, et qu’elle guide également la politique, mérite peut-être une réflexion.

La Russie dispose d’armes de pointe, capables de détruire (mais évidemment pas de conquérir), comme l’indique l’expérience de l’Ukraine. Pour la Finlande et la Suède, l’abandon de la neutralité et l’adhésion à l’OTAN pourraient accroître la probabilité de leur utilisation. L’argument de la sécurité n’étant pas facile à prendre au sérieux, cela semble être la conséquence la plus probable de leur adhésion à l’OTAN.

Il faut aussi reconnaître que la Finlande et la Suède sont déjà assez bien intégrées dans le système de commandement de l’OTAN, tout comme cela se passait avec l’Ukraine depuis 2014, consolidé encore plus avec les déclarations politiques officielles du gouvernement américain de septembre et novembre derniers et le refus de l’administration Biden « d’aborder l’une des principales préoccupations sécuritaires les plus souvent déclarées par Vladimir Poutine – la possibilité de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN » – à la veille de l’invasion.

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C.J. Polychroniou est économiste politique/scientifique politique, auteur et journaliste. Il a enseigné et travaillé dans de nombreuses universités et centres de recherche en Europe et aux États-Unis. Actuellement, ses principaux intérêts de recherche portent sur l’intégration économique européenne, la mondialisation, le changement climatique, l’économie politique ainsi que la politique des États-Unis et la déconstruction du projet politico-économique du néolibéralisme. Il contribue régulièrement à Truthout et est membre du Public Intellectual Project de Truthout. Il a publié de nombreux livres et plus de 1000 articles qui sont parus dans une variété de revues, de magazines, de journaux et de sites d’information populaires. Nombre de ses publications ont été traduites en plusieurs langues étrangères, notamment en arabe, chinois, croate, espagnol, français, grec, italien, néerlandais, portugais, russe et turc. Ses derniers livres sont Optimism Over Despair : Noam Chomsky On Capitalism, Empire, and Social Change (2017)Climate Crisis and the Global Green New Deal : The Political Economy of Saving the Planet (avec Noam Chomsky et Robert Pollin comme principaux auteurs) ; The Precipice : Neoliberalism, the Pandemic, and the Urgent Need for Radical Change, une anthologie d’entretiens avec Chomsky publiée à l’origine sur Truthout et rassemblée par Haymarket Books ( 2021); et Economics and the Left: Interviews with Progressive Economist (2021).

Source : Truthout, C.J. Polychroniou, 20-04-2022

Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

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