Qui sont ces ténors autoproclamés du Hirak algérien?


Les bonnes feuilles

Sauver le Hirak de ses démons

Extrait de la préface de Majed Nehmé

[…] 

On ne peut soupçonner Ahmed Bensaada, l’auteur de ce livre-enquête, d’être hostile au Hirak, qu’il avait appelé de tous ses vœux. Il le dit sans ambages dès les premières lignes de son enquête : « Cet évènement majeur dans la vie politique de l’Algérie a bouleversé tous les codes du paysIl a modifié la psychologie d’un peuple, a aiguisé son sens de la discipline, a soudé ses rangs dans un objectif commun contre le despotisme et la hogra et a réussi avec brio le déboulonnage d’un système prédateur et sa meute de serfs. Une vraie campagne de salubrité publique scandée de concert dans les rues de toutes les villes du pays avec la classe, la véhémence et le ton que requièrent ces moments historiques… »

Mais l’adhésion à un mouvement historique refondateur et salutaire ne peut se faire, pour un esprit critique et vigilant comme Ahmed Bensaada, en fermant les yeux devant les tentatives de certains agitateurs professionnels pour récupérer ce soulèvement populaire et patriotique en vue de le dévier de sa trajectoire et de le mettre au service d’un plan étranger inavoué car inavouable. Son adhésion au Hirak était mue uniquement par son attachement à son pays, son identité, son indépendance, sa souveraineté chèrement acquise sans laquelle aucune réforme structurelle ne saurait être engagée sérieusement et durablement. 

Vigilant, fin observateur des stratégies minutieusement et méthodiquement mises en place par les néoconservateurs américains en particulier et occidentaux en général, adeptes du « regime change » et du « chaos constructif », Ahmed Bensaada, avec le flair qu’on lui connaît, a très vite décelé, documents à l’appui, les tentatives de récupération de ce mouvement historique. Il avait, à vrai dire, observé les agissements de certains acteurs, qui se sont autoproclamés leaders de l’actuelle contestation depuis son premier livre d’investigation paru en 2011, « Arabesque$ – Enquête sur le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes »,et qui sera plusieurs fois réédité au Canada, en Belgique et en Algérie, traduit en arabe et bientôt en espagnol. On se rappelle comment, dans la foulée des mal nommés printemps arabes, une tentative de « printanisation » de l’Algérie avait eu lieu mais avait lamentablement échoué.

Il avait déjà pressenti le danger d’une telle récupération visant l’Algérie. Car la stratégie de déstabilisation était globale et visait en fait tous les pays « récalcitrants » dans le monde. De Cuba jusqu’au Liban, du Venezuela jusqu’au Yémen, en passant par Hong Kong, l’ancien espace post-soviétique, la Syrie, l’Iran, la Libye, la Tunisie, voire même l’Irak qui, bien qu’il ait été envahi en 2003 ― après un blocus barbare de 1990 à 2003 qui a fauché la vie à des centaines de milliers de civils ― continue de servir de laboratoire aux machinations déstabilisatrices des néoconservateurs américains. 

[…] L’enquête actuelle de Bensaada part d’une déclaration stupéfiante de Lahouari Addi, un activiste professionnel franco-algérien qui officie en France, professeur de sociologie à l’IEP de Lyon de son état, qui propose, sans autre forme de procès, ni consultation populaire démocratique quelconque, et sans même l’approbation des forces vives du Hirak, la prise du pouvoir par un triumvirat composé de Mustapha Bouchachi, Zoubida Assoul et Karim Tabbou. Rien d’un moins ! « Pourquoi le sociologue a-t-il proposé ces personnes en particulier et ce, très peu de temps après le début des manifestations ? Les connaissait-il personnellement ? Avait-il discuté avec elles et pris connaissance de leurs programmes respectifs ? Y avait-il une coalition sous-jacente au Hirak pour proposer une liste en particulier ? Quel était le fil conducteur qui reliait ces personnes au professeur lyonnais ? », se demande l’auteur.

En suivant le docteur Bensaada dans ses investigations, le lecteur ne sera pas déçu. Ils ont tous été liés, d’une façon ou d’une autre, à des organismes américains d’exportation de la démocratie ! En plus de ces liaisons coupables avec des puissances étrangères, nos trois hirakistes, relève Bensaada, ont en commun leur accointance avec la nébuleuse islamiste, survivance du FIS interdit, qui a du sang algérien sur les mains, ou leurs soutiens basés à l’étranger qui jouissent de la protection des puissances dites démocratiques et anti-terroristes. L’arrestation de Karim Tabbou pour « atteinte à l’unité nationale » aura d’ailleurs été l’occasion rêvée pour la nébuleuse islamiste soutenue par le Qatar pour courir à son secours et dénigrer l’Algérie !

[…]

L’enquête d’Ahmed Bensaada est une contribution majeure pour la compréhension des jeux et enjeux qui se cachent derrière les postures nihilistes des puissances étrangères vis-à-vis de l’Algérie par le biais de pantins locaux. Des puissances qui prêchent aux autres ce qu’elles ne font pas chez elles. C’est aussi un appel à un sursaut national pour sauver le Hirak de ses démons et de ses fossoyeurs. Sa conclusion ne supporte aucune ambiguïté sur ce point : « Le Hirak, conclut-il, qui a été un évènement unique et grandiose dans l’histoire de l’Algérie, se doit d’être intrinsèquement algéro-algérien et de ne permettre aucune collusion avec des intérêts étrangers. Ce sont ces conditions qui garantissent l’épanouissement de l’Algérie de demain, démocratique, prospère et juste… »

Féconde sera la démocratisation (Extrait)

Par Ahmed Bensaada

[…]

Suivant le cheminement de sa réflexion hirakiste, Addi mit de l’avant (lui aussi !) les noms de certaines « célébrités » du mouvement populaire, même si d’après lui, « Le Hirak n’a pas vocation à être structuré »7

Ainsi, le 14 mars 2019, soit moins d’un mois après le début du Hirak, il écrivit : 

« [] les décideurs doivent accepter le caractère public de l’autorité de l’Etat. Ils doivent demander à celui qui fait fonction de président aujourd’hui de démissionner et de nommer une instance de transition qui exerce les fonctions de chef d’Etat. Mustapha BouchachiZoubida Assoul et Karim Tabbou devraient être sollicités pour exercer les prérogatives d’une présidence collégiale qui nommera un gouvernement provisoire qui gérera les affaires courantes et préparera les élections présidentielle et législative dans un délai de 6 à 12 mois. Les généraux doivent aider à la réalisation de ce scénario et se dire une fois pour toute que l’armée appartient au peuple et non l’inverse »8.

Pourquoi le sociologue a-t-il proposé ces personnes en particulier et ce, très peu de temps après le début des manifestations ? Les connaissait-il personnellement ? Avait-il discuté avec elles et pris connaissance de leurs programmes respectifs ? Y avait-il une coalition sous-jacente au Hirak pour proposer une liste en particulier ? Quel était le fil conducteur qui reliait ces personnes au professeur lyonnais ?

Tout le monde avait remarqué, bien entendu, que ces noms avaient émergé ― comme par enchantement― très tôt de la houle du Hirak. Mais que ces personnes en particulier soient « désignées » par Lahouari Addi, cela est loin d’être anodin. En effet, la recherche de dénominateurs communs exige aussi bien un retour vers le passé qu’une observation de l’actualité récente. 

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Ainsi, dans les années 1990 – 2000, et ce durant plusieurs années, Lahouari Addi a fait partie de l’« International Forum for Democratic Studies Research Council » de la NED (en français : Conseil de recherche du Forum international d’études démocratiques)11.

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Outre Addi, la liste des membres de ce conseil de recherche cite les noms de célébrités de la « démocratisation » américaine. Par exemple, dans le rapport annuel 2005 de la NED on trouve, entre autres, d’influents politologues américains comme Francis Fukuyama, Samuel P. Huntington ou Donald L. Horowitz. Le premier, néo-conservateur de la première heure, a déclaré : 

« J’ai travaillé pour l’ancien vice-ministre de la Défense Paul Wolfowitz à deux reprises, d’abord à l’Agence de contrôle des armements, puis au State Department ; […] J’ai par ailleurs travaillé avec son mentor, Albert Wohlstetter, au sein de la firme de consultants Pan Heuristics, et comme lui j’ai été [salarié] plusieurs années par la RAND Corporation »14

Rappelons que Paul Wolfowitz est un des néo-conservateurs américains les plus radicaux, qu’il a travaillé dans l’administration Bush fils en s’illustrant comme un fervent artisan et défenseur de l’invasion de l’Irak. D’autre part, la RAND Corporation est considérée comme le think tank le plus influent des États-Unis. Financée en majorité par le gouvernement américain (essentiellement par le secteur militaire), elle produit des rapports d’analyse politique et de renseignement pour l’armée et les décideurs américains.

De son côté, le professeur Samuel P. Huntington est mondialement connu pour sa ouvrage intitulé « Le choc des civilisations », alors que le professeur Donald L. Horowitz est spécialisé dans les « conflits ethniques ». Ce dernier a été nommé en 2006 par Condoleeza Rice au « Comité consultatif de la Secrétaire d’État pour la promotion de la démocratie » afin de la conseiller ainsi que l’administration de l’USAID (United States Agency for International Development, un autre organisme, comme la NED, spécialisé dans l’exportation de la démocratie)15.

Cette longue liste mentionne aussi quelques faucons néoconservateurs comme Joshua Muravchik qui avait demandé, en 2006, rien de moins que : « Bombardez l’Iran »16.

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Robe noire et droit-de-l’hommisme (Extrait)

Par Ahmed Bensaada

La seconde Assemblée mondiale du WMD s’est tenue à São Paulo (Brésil) du 12 au 15 novembre 2000. Comme on doit s’en douter, les vedettes de cet évènement étaient, sans conteste, les activistes d’Otpor. D’ailleurs, deux de ses plus éminents membres étaient présents :  Slobodan Djinovic et Slobodan Homen36. Et leur contribution n’est pas passée inaperçue.

Dans une session organisée et modérée par l’IRI, Slobodan Homen présenta une communication intitulée : « Des élections décisives comme opportunités de promotion de la démocratie : quelles sont les meilleures stratégies ? ».

De son côté, Slobodan Djinovic anima un workshop modéré par le NDI, avec le titre évocateur suivant : « Comment les ONG peuvent-elles aider à surmonter les obstacles et à réduire les coûts humains dans les transitions difficiles ? ».

Et le plus intéressant dans cette histoire, c’est la mention accompagnant l’évènement : « Ce workshop est focalisé sur l’étude de quatre cas : la Serbie, l’Algérie, la Palestine et la Roumanie »37.

Un workshop animé par un leader d’Otpor, dans un évènement organisé par la NED et focalisé sur l’Algérie ? Et quand cela ? En 2000 ! Une décennie avant le printemps arabe, presque deux décennies avant le Hirak !

Mais quelle est la relation entre tout cela et maître Bouchachi, me dira-t-on ? La réponse est dans la liste des participants de la seconde Assemblée mondiale du WMD : Mostefa Bouchachi était présent38 en qualité d’« Avocat à la Cour agréé auprès de la Cour Suprême » en compagnie de Hakim Addad, fondateur du RAJ (Rassemblement Actions Jeunesse) en 199239.  Comme précisé dans plusieurs articles sur le sujet, le RAJ est une des organisations les plus financées par la NED40. De plus, en 2000, le RAJ était bien connu de la NED puisque cette dernière avait commencé à le subventionner en 199741. Alors que Mostefa Bouchachi n’était venu qu’en auditeur, Hakim Addad a coanimé un workshop portant un titre explicite : « Le réseautage des jeunes militants pour la démocratie »42. À noter que les rapporteurs de ce workshop étaient des représentants de la NED et de la Friedrich Ebert Stiftung (un organisme allemand de financement similaire à la NED, bien connu en Algérie). Faut-il rappeler que, comme le RAJ, la LADDH a été financée par la NED ?

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Chronique d’une liaison annoncée (Extrait)

Par Ahmed Bensaada

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L’analyse présentée dans ce qui précède montre un premier dénominateur commun entre Lahouari Addi et deux (à défaut de trois) des personnes dont il a suggéré les noms : leurs relations avec les États-Unis et leurs organismes d’« exportation » de la démocratie. Il est évident que Lahouari Addi, Mostefa Bouchachi et Zoubida Assoul ont tous eu des accointances avec des intérêts étasuniens. 

Passons maintenant au second trait commun qui caractérise ces « ténors » du Hirak. Lorsqu’en février dernier, le jour même de la célébration du premier anniversaire du Hirak, M. Bouchachi a rendu visite (avec d’autres hirakistes) à l’ex-numéro deux du FIS (Front islamique du Salut) en la personne de Ali Benhadj, ce fut un tollé général 113. Comment celui qui se considère comme le porte-drapeau du Hirak et de ses valeurs démocratiques pouvait-il frayer avec une personne qui déclarait, il n’y a pas si longtemps, qu’il n’était pas démocrate et que la démocratie était « Kofr » (impie) ?

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En effet, ce n’était pas la première marque de sympathie de M. Bouchachi à l’égard des ex-membres du FIS. Lors du décès du numéro un de ce parti, Abbassi Madani, il s’était empressé de twitter ses condoléances en priant « qu’Allah l’accueille dans son vaste paradis ». Ce à quoi lui répondit une internaute : « Mon père, première victime civile de ce terroriste et ses acolytes, vous salut de sa tombe cher ‘‘démocrate’’. Vous avez perdu une occasion en or de vous taire…116 ».

La proximité de Maître Bouchachi avec la chaîne Al Magharibia, illustre bien cette affinité avec le mouvement islamiste. Ses fréquentes apparitions à l’écran et les marques de déférence dont il bénéficie de la part de cette chaîne et ce, des années avant le Hirak, trahissent une évidente sympathie à l’égard de celui qu’on surnommait, comme mentionné précédemment, « l’avocat du FIS » 117

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En février dernier, lorsque Lahouari Addi arriva au lieu du débat organisé par « Rachad », il fut accueilli tout sourire par M. Zitout. Accolade et embrassade s’ensuivirent, témoignant d’une camaraderie difficilement dissimulable. Ce n’était visiblement pas la première fois qu’ils se rencontraient 122.

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Lahouari Addi et Mourad Dhina sont aussi de vieilles connaissances, comme le montre le tableau ci-dessus. Cela est aussi évident à la familiarité expressive (tutoiement, utilisation des prénoms, etc.) clairement visible dans cette vidéo de Rachad TV datée du 21 octobre 2019 (en plein Hirak) et où le premier est l’invité du second 127. D’ailleurs, n’est-ce pas M. Addi qui avait déclaré : « Mourad Dhina est un Erdogan algérien, il défend un islam compatible avec les droits de l’homme et la démocratie. Mais pour le gouvernement algérien il n’y a rien de pire que des islamistes autonomes… 128 ».

À noter que ces propos ont été rapportés par Marie Verdier (La Croix) en 2012, des années avant le Hirak. 

En ce qui concerne Zoubida Assoul, ses interventions sur Al Magharibia ne sont plus à compter 129. En plus des émissions qui lui ont été consacrées, elle intervient régulièrement en direct sur cette chaîne pour analyser et critiquer la vie politique du pays. 

Selon Maghreb Intelligence, de nombreuses personnalités de l’opposition ont été invitées à Paris par Al Magharibia pour fêter l’anniversaire de la chaîne, en février 2019 (quelques jours avant le début du Hirak). Et la source de préciser :

« Les billets d’avion, les chambres d’hôtels, les locaux de la réunion, les dîners, les boissons, tout, absolument tout, a été pris en charge par la comptabilité de la chaîne islamiste Al Magharibia qui défend clairement et ouvertement les positions de l’ex-FIS et, surtout, les « bienfaits » du Qatar et de sa diplomatie sournoise »130.

Parmi les invités, les noms de Zoubida Assoul et de Karim Tabbou ont été cités. La présence à Paris, à cette période, de ces deux figures du Hirak a été confirmée par Naoufel Brahimi El-Mili dans son livre « Histoire secrète de la chute de Bouteflika » : « Par une étrange coïncidence, ce dimanche-là [17 février 2019] des personnalités algériennes, liées au mouvement ‘‘Mouwatana’’, se trouvent à Paris. Elles répondent présent. Parmi elles, Karim Tabou, Zoubida Assoul et Soufiane Djilali et un certain ‘‘Amir DZ’’, activiste sur la Toile et blogueur très suivi, qui prend le micro et galvanise la foule avec son parler ‘‘jeune’’…131 »

[…]

La bronca qui suivit la publication de la nouvelle fit vaciller quelques certitudes. Maître Bouchachi et Zoubida Assoul démentirent l’information. Les politiques à la mémoire courte comprennent à leurs dépens que certaines liaisons peuvent être dangereuses, très dangereuses. Commentant ces relations démocrato-islamistes, Lahouari Addi rédigea un article affublé d’un titre explicite : « Faut-il avoir peur des islamistes ? » 139. Il va sans dire que poser la question de cette façon, c’est y répondre par la négation. 

L’explication rudimentaire du sociologue est basée sur deux arguments aussi solides qu’un château de sable en plein ouragan : le respect de la diversité idéologique et le « qui-tue-quisme »140. M. Addi feint de ne pas comprendre que ce n’est pas l’islamisme en général qui a été visé par le tollé, mais l’alliance avec des personnes ayant un lourd passé qui prônent une idéologie qui a généré le chaos et la désolation durant la décennie noire. D’autre part, il y a une différence entre permettre la diversité idéologique et avoir des liens aussi étroits et des canaux de communication aussi bien huilés avec une mouvance particulière de l’islamisme dont l’histoire est douteuse. Quant au « qui-tue-quisme », ce n’est qu’un subterfuge simpliste pour absoudre les terroristes de leurs crimes.

En fait, Lahouari Addi remet au goût du jour sa fameuse théorie de la « régression féconde ». À ce propos, le journaliste Hassan Zenati précise que cette approche est celle d’un « groupe d’intellectuels algériens vivant en Europe, inspirés par la théorie du ‘‘chaos créateur’’ des néo-conservateurs américains qui soutenaient qu’un pouvoir islamiste ne serait au pire qu’une ‘‘régression féconde’’ sans lendemain, mais qui permettrait tôt ou tard de trouver les voies démocratiques ». Il ajouta que l’un des chefs de file de ce groupe est le sociologue Lahouari Addi141.

Ce qui nous ramène au tout début de cette analyse : la relation de Lahouari Addi avec la NED et les néoconservateurs américains. Mais aussi aux liens entre certains « ténors » du Hirak et les intérêts étasuniens. Cela n’est pas sans nous rappeler la volonté américaine de favoriser l’installation d’un pouvoir islamiste dans les pays arabes, comme ce fut le cas en Égypte, en Syrie, en Libye ou au Yémen. 

L’Algérie au cœur

Extrait de la postface de Richard Labévière 

[…]

Les ONG sont, sans doute, la trouvaille la plus machiavélique des pays occidentaux dits « démocratiques ». Elles ont été inventées dans les années 1950, en pleine Guerre froide pour affaiblir le bloc communiste de l’intérieur, utilisant différents paravents d’associations d’entraide humanitaire et sanitaire, d’alphabétisation et – bien-sûr – de médias dits « démocratiques » avec beaucoup de guillemets : Radio Free AmericiaFree EuropeFree tout ce qu’on veut… Quelques-unes de ces ONG : National Endowment for Democracy (NED), National Democratic Institute (NDI), Freedom HouseOpen Society Institute et la fameuse Otpor – qui signifie en serbe cyrillique « résistance ». Cette dernière a été créée en 1998 avec le soutien du National Endowment for Democracy et du milliardaire d’origine hongroise George Soros. Après la casse de l’ex-Yougoslavie, Otpor est devenue le centre de formation pour « l’action non violente » et a produit de nombreux activistes « révolutionnaires » notamment en Géorgie, en Ukraine, en Biélorussie, aux Maldives, en Égypte et, dernièrement, au Venezuela.

[…]

Et la recette est tellement efficace qu’elle continue d’être consciencieusement appliquée dans les pays qui ont l’audace de ne pas se conformer aux injonctions de Washington, de Londres, des autres chancelleries européennes, de Tel-Aviv et des pays du Golfe, c’est-à-dire des principaux acteurs de la mondialisation ultralibérale actuelle.

[…]

Car c’est bien la question essentielle. Les révolutions française (1789), russe (1917), chinoise et cubaine (1949), algérienne (1954) et sandiniste (1979) ont provoqué de profonds basculements historiques, marquant un avant et un après décisifs de « substance », au sens hégélien du terme. Dans cette séquence contradictoire, qui fait progresser « la raison dans l’histoire », la révolution nationale algérienne tient une place tout à fait particulière parce qu’elle met fin à une occupation et une exploitation coloniale qui perdurait depuis 1830. 

Et aujourd’hui encore, la révolution algérienne demeure emblématique et centrale dans la vie et la mémoire des peuples, parce qu’elle incarne une victoire sans appel sur le fait colonial, renvoyant définitivement ce mode de gouvernance aux oubliettes de l’histoire. L’affirmation d’une Algérie nationale, souveraine et indépendante reste une menace et un défi pour les tenants et profiteurs des derniers colonialismes en acte et en puissance, au premier rang desquels l’entité sioniste, son « État juif » d’apartheid qui occupe, annexe, colonise et opprime les Territoires palestiniens.

[…]

Plus largement, l’existence d’une Algérie souveraine et indépendante gêne les protagonistes et les profiteurs de la mondialisation contemporaine : ultralibérale, anglo-saxonne, destructrice des ressources naturelles et de la liberté des peuples. L’obsession de cette machinerie morbide : casser les États-nations, les services publics et les politiques de redistribution sociale. 

L’Algérie gêne encore doublement les apprentis sorciers de la mondialisation : d’abord parce que c’est un grand pays pétrolier et gazier qui pèse au sein des organisations des pays producteurs et exportateurs. Et quelles que soient les variations du prix du baril, ces ressources algériennes – gérées nationalement – font obstacles aux intérêts des États-Unis et des pays du Golfe. 

[…]

L’autre défi algérien – insupportable à tous les nostalgiques du colonialisme – c’est, bien-sûr une diplomatie de non-ingérence et de médiation à l’usage de l’auto-détermination des peuples de Palestine et du Sahara Occidental en passant par de multiplies théâtres africains et asiatiques. La diplomatie algérienne demeure l’un des grands vecteurs d’émancipation et de libération des peuples, parce que sa vraie révolution nationale ne peut être assimilable, sinon récupérée par quiconque.

[…]

Encore plus largement, l’affirmation nationale d’une Algérie souveraine et indépendante reste une menace pour les actuels faiseurs de mondialisation, parce que l’État-nation constitue – toujours et encore – la « monade » au sens leibnizien du terme, la cellule indispensable d’une théodicée de la résistance. Le grand historien de la Méditerranée, Fernand Braudel, nous a enseigné que tout processus d’édification nationale s’inscrit dans une durée longue et contradictoire. Avant de connaître une relative stabilité constitutionnelle et institutionnelle, le pays de la Révolution française s’est étripé, des siècles durant, entre catholiques et protestants, entre monarchistes et républicains, entre laïcs et cléricaux, la séparation de l’Église et de l’État datant d’une loi de… 1905. Par conséquent, personne n’est en droit de faire la leçon à quelque pays que ce soit… et certainement pas à l’Algérie.

[…]

S’adressant à l’intelligence collective, Ahmed Bensaada l’écrit de manière limpide et saisissante : la question n’est pas d’être pour ou contre le Hirak ; la question n’est pas d’exagérer, de nier ou d’instrumentaliser les questions internes qui travaillent la société algérienne, comme toute société au monde. La vraie question est de rappeler qu’il s’agit de l’affaire des Algériens eux-mêmes, et que ces défis d’avenir ne peuvent être abandonnés à des officines étrangères, dissimulées derrières les masques d’ONG aux financements et feuilles de routes des plus opaques.

Ahmed Bensaada

Editions APIC, Alger 2020

La source originale de cet article est Éditions APIC

Copyright © Ahmed Bensaada, Éditions APIC, 2020

Soulèvement : Le récit de l’Amérique se heurte à la réalité de l’Amérique


Nous assistons à la collision frontale entre l’histoire que les institutions politiques, médiatiques et éducatives américaines racontent aux Américains sur leur pays, et la réalité de ce pays.

Voici une jolie petite histoire

Il était une fois une nation courageuse qui se libéra de la tyrannie de l’empire britannique et donna naissance à la liberté et à la démocratie dans le monde. Avec l’aide de héros tels que les abolitionnistes Abraham Lincoln, Martin Luther King Jr et Malcolm X, elle a surmonté les inégalités raciales systémiques. Aujourd’hui, elle est un brillant exemple de droits de l’homme, l’ami respecté des démocraties libres dans le monde entier et l’ennemi détesté de tous les régimes tyranniques. Elle n’est pas sans fautes et erreurs passées, mais elle est le meilleur leader et protecteur de l’ordre mondial libéral que nous puissions espérer avoir.

Voici une histoire moins jolie.

Il était une fois une nation qui s’était hissée au rang de leader après être sortie indemne de deux guerres mondiales qui avaient endommagé les infrastructures de ses concurrents. Les principales puissances mondiales se sont rapidement regroupées autour de cette nouvelle superpuissance et ont commencé à manœuvrer les autres nations pour former avec elle une alliance étroite de type empire. Après une longue et épuisante guerre froide, cet empire a réussi à renverser la seule autre superpuissance du monde et a commencé à œuvrer pour absorber toutes les autres nations dans une alliance avec lui. Si les nations résistaient, elles étaient subverties, sabotées et attaquées jusqu’à ce qu’elles s’effondrent ou se laissent dissoudre dans le bouillon impérial.

Les structures de pouvoir à l’échelle mondiale sont maintenant centralisées autour de cette nation, qui abrite la plus grande population de milliardaires de la planète et la force militaire la plus puissante de l’histoire de la civilisation. Une quantité insondable de pouvoir tourne autour de cette nation, des mécanismes ont donc été mis en place pour assurer la pérennité de son statu quo. Ces mécanismes comprennent le système de propagande le plus sophistiqué jamais conçu, un réseau orwellien d’espionnage domestique, une censure croissante sur Internet et, surtout, une force de police hautement militarisée.

La dernière ligne de défense

Les dirigeants de cet empire mondial ont toujours été parfaitement conscients que le point le plus faible de leur machine est la possibilité que les centaines de millions de personnes qui vivent dans cette nation décident un jour que le statu quo impérial ne les sert pas et qu’elles ne veulent plus être dirigées. Ils savent que la dernière ligne de défense contre cette éventualité est leur capacité à utiliser une violence extrême sur la population jusqu’à ce qu’elle cesse de se révolter, et ils n’ont donc pas l’intention de renoncer à cette capacité. Un empire planétaire entier en dépend.

Maintenant, si vous avez entendu toute votre vie la jolie version de l’histoire mais pas la moins jolie, vous penseriez naturellement qu’exiger la fin de la brutalité policière est la chose la plus raisonnable au monde. Vous vous attendriez naturellement à ce que, si un policier était surpris sur vidéo en train d’étrangler délibérément un homme à mort et qu’il n’était pas immédiatement arrêté et poursuivi pour meurtre, les gens seraient naturellement outrés et des changements systémiques drastiques seraient rapidement mis en œuvre pour apaiser leur colère. On s’attendrait naturellement à ce que la radieuse cité sur la colline se range du côté des citoyens face aux tendances meurtrières d’une force de police.

Si vous connaissez l’histoire moins jolie, vous ne vous attendriez à rien de tout ça. Vous comprendriez que les disparités raciales n’ont jamais disparu de la nation en question, et qu’une structure qui conserve le nom de J. Edgar Hoover sur le bâtiment du FBI n’a aucune intention de faire quoi que ce soit au sujet du rôle de la police dans ce domaine. Vous comprendriez que le rôle de la police n’est pas de protéger et de servir le peuple, mais de protéger et de servir l’empire, exactement comme c’est le rôle des militaires. Vous comprendriez que l’empire n’est pas plus susceptible de se défaire volontairement des pratiques violentes de ses forces de police de plus en plus militarisées que de se défaire de ses forces aériennes ou de ses ogives nucléaires.

Ils vous fourniront tous les mots creux et les séances de photos à genoux que vous voudrez, mais se désarmer volontairement face à leurs sujets ne fait pas partie de leurs plans.

Point de rupture

Cela ne signifie pas que ceux qui exigent ces changements sont idiots ou déraisonnables ; exiger que la police ne vous assassine pas est la chose la plus sensée et la plus raisonnable au monde, selon ce que les forces de police prétendent être et selon ce que l’Amérique prétend être. C’est juste que ni les forces de police ni l’Amérique ne sont ce qu’elles prétendent être. Le fossé entre les deux versions de l’histoire, la jolie et la moins jolie, ne pourrait être plus grand.

C’est ce à quoi nous assistons ici. Nous assistons à la collision frontale entre l’histoire que les institutions politiques, médiatiques et éducatives américaines racontent aux Américains sur leur pays, et la réalité de ce pays. La disparité entre l’histoire imaginaire et l’histoire réelle a finalement atteint un point de rupture, et maintenant le masque de la démocratie libérale se déchire devant le monde entier.

Nous voyons une population assiégée par le racisme institutionnel, les difficultés économiques et un virus pandémique franchir le seuil de rupture et se heurter à la partie la plus intransigeante d’un empire qui s’étend sur toute la planète. Les jolies histoires se dispersent lentement comme des gaz lacrymogènes, et la dure et froide réalité est de plus en plus visible pour une partie de plus en plus large de la société américaine.

Et maintenant, le dirigeant de cette nation menace ouvertement d’imposer la loi martiale et essaie de désigner les manifestants du Black Bloc comme des « terroristes ». Les images vidéo de la brutalité policière saturent les médias sociaux plus vite que les gens ne peuvent les regarder. Les violations du premier amendement [liberté d’expression] se répandent à travers tout le pays tandis que les chefs de police, les maires et les gouverneurs tentent de voir à jusqu’où ils peuvent restreindre les lois sur la liberté de réunion, et que de mystérieux hommes armés en treillis qui refusent de dire avec qui ils sont patrouillent les rues de la capitale. Des spécialistes en émeutes dans les prisons sont recrutés comme experts-conseils car, aux yeux de l’empire, les prisonniers sont en train de se révolter.

Nous observons tous, du monde entier, les citoyens du centre de l’empire affronter leurs oppresseurs dans une bataille de plus en plus violente. La violence arrache le mince vernis qui protégeait depuis tout ce temps la jolie version de l’histoire qu’on nous racontait à l’heure du coucher. Nous voyons tous les jolis rubans se défaire lentement les uns après les autres.

Celui qui contrôle la narration contrôle le monde. L’empire perd le contrôle de la narration. A long terme, cela ne peut être qu’une bonne chose. La lumière du soleil est le meilleur désinfectant, et la vérité est toujours supérieure à la fiction.

Caitlin Johnstone

Traduction « j’ai très tôt appris par coeur la version pas très jolie » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

»» https://caitlinjohnstone.com/2020/06/03/we-are-watching-the-story-of-a…

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https://www.legrandsoir.info/soulevement-le-recit-de-l-amerique-se-heurte-a-la-realite-de-l-amerique.html

Les flics du Minnesota « formés par les forces israéliennes aux techniques de contention » (Morning Star)


Les officiers des forces de police étasuniennes responsables du meurtre de George Floyd ont reçu une formation aux techniques de contention et aux tactiques anti-terroristes dispensée par les forces de l’ordre israéliennes.

La mort de M. Floyd en détention lundi dernier, la dernière en date d’une série de meurtres d’Afro-Américains par la police, a déclenché des protestations et des émeutes continues dans les villes américaines.

Au moins 100 policiers du Minnesota ont participé à une conférence organisée en 2012 par le consulat israélien à Chicago, la deuxième fois qu’un tel événement avait lieu.

Ils y ont appris les techniques violentes utilisées par les forces israéliennes lorsqu’elles terrorisent les territoires palestiniens occupés sous le couvert d’opérations de sécurité.

La conférence dite de formation à la lutte contre le terrorisme à Minneapolis a été organisée conjointement par le FBI.

Le vice-consul israélien Shahar Arieli a déclaré que la session d’une demi-journée avait permis à des « professionnels de haut niveau de la police israélienne » de partager leurs connaissances avec leurs homologues américains.

Il n’est pas clair si l’un des officiers impliqués dans l’incident au cours duquel M. Floyd a été tué a participé à la conférence.

Mais dans un témoignage glacial, une militante des droits des Palestiniens a déclaré que lorsqu’elle a vu l’image de Derek Chauvin agenouillé sur le cou de M. Floyd, cela lui a rappelé les forces israéliennes dans les territoires occupés.

Neta Golan, le co-fondateur de l’International Solidarity Movement (ISM) a déclaré : « Lorsque j’ai vu la photo du flic tueur Derek Chauvin assassinant George Floyd en s’appuyant sur son cou avec son genou alors qu’il criait à l’aide et que d’autres flics regardaient, je me suis souvenue d’avoir remarqué que de nombreux soldats israéliens avaient commencé à utiliser cette technique d’appui sur la poitrine et le cou lorsque nous protestions en Cisjordanie aux alentours de 2006.

« Ils ont commencé à tordre et à casser des doigts d’une manière particulière à peu près au même moment. Il était clair qu’ils avaient suivi une formation pour cela. Ils continuent à utiliser ces tactiques – deux de mes amis ont eu le cou brisé mais ont heureusement survécu – et il est clair qu’ils [Israël] partagent ces méthodes lorsqu’ils forment les forces de police à l’étranger au « contrôle des foules » aux États-Unis et dans d’autres pays, dont le Soudan et le Brésil ».

La formation de fonctionnaires de police américains par les forces israéliennes est très répandue.

Même Amnesty a été obligée de signaler que des centaines de policiers de Floride, du New Jersey, de Pennsylvanie, de Californie, d’Arizona, du Connecticut, de New York, du Massachusetts, de Caroline du Nord, de Géorgie, de l’État de Washington et de Washington DC avaient été envoyés par avion en Israël pour y être formés.

Des milliers d’autres ont été formés par les forces israéliennes qui sont venues aux États-Unis à des événements similaires à celui qui s’est tenu à Minneapolis. Selon cette organisation quelque peu sélective des droits, nombre de ces voyages sont financés par les contribuables, tandis que d’autres sont financés par le secteur privé.

Depuis 2002, l’Anti-Defamation League, le Project Interchange de l’American Jewish Committee et le Jewish Institute for National Security Affairs ont payé pour que des chefs de police, des chefs adjoints et des capitaines s’entraînent en Israël et dans les territoires palestiniens occupés (TPO), a-t-il déclaré.

Le département de police de Minneapolis a été contacté pour commentaires.

Steve Sweeney

Traduction « aaah, Israël, jamais du bon côté de la barrière » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

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Drame de Minneapolis : qui sont George Floyd et Derek Chauvin ?


Drame de Minneapolis : qui sont George Floyd et Derek Chauvin ?
© A droite Mario Tama, Getty image, à droite AFP PHOTO /Facebook / Darnella FRAZIER Source: AFP A gauche dessin de George Floyd, à droite le policier Derek Chauvin lors de l’interpellation tragique de George Floyd

D’un côté, un ancien athlète ayant connu des accidents de parcours, un père de famille, chauffeur et videur. De l’autre, un policier visé par 17 plaintes, employé dans la sécurité et l’immobilier. Deux trajectoires pour une issue tragique.

George Floyd, cet homme afro-américain originaire de Houston est mort le 25 mai, le visage plaqué au sol, après quelques minutes de compression du cou par le policier Derek Chauvin. Longues minutes durant lesquelles il a supplié qu’on lui permette de respirer. A mesure que les réseaux sociaux se couvrent de carrés noirs et d’hommages, les témoignages affluent à propos de cet homme, ses proches louant sa gentillesse de «doux géant» et sa bonhomie.

A 46 ans, cet agent de sécurité et chauffeur livreur habitait à Minneapolis. Juste avant la crise du Covid, George Floyd était employé depuis plusieurs années par Jovanni Thunstorm, le patron d’un bar latino dont il était devenu l’ami proche. Le tenancier a rendu un vibrant hommage à son salarié sur Facebook, plaidant pour que les quatre policiers soient arrêtés. Dans une interview sur le site américain KSTP, il concède qu’il avait «ses problèmes, comme tout le monde», mais évoque sa personnalité : «ll n’était pas du genre agressif, irrespectueux. C’était un type très calme, gentil.» Plusieurs membres du personnel ont honoré sa mémoire, évoqué la chance qu’ils avaient eu de travailler à ses côtés ou loué l’esprit pacifique de l’agent de sécurité.

George Floyd avait une petite amie depuis trois ans, Courteney Ross, serveuse dans un café de la ville. Emue aux larmes, elle a décrit à CNN «un ange sur terre». Elle a appelé au calme, expliquant que son compagnon aurait été «dévasté» de voir les émeutes.

Le quadragénaire était père de deux enfants et grand-père d’une petite fille.

George Floyd a vécu son enfance dans la cité d’un quartier pauvre de Houston, Third Ward, habité majoritairement par la communauté afro-américaine. Plus jeune, George Floyd était un étudiant doté d’un physique impressionnant qui lui a valu le sobriquet de Big Floyd. Athlète de haut niveau prometteur, il s’illustre au football américain dans l’équipe de son lycée. Adolescent, George Floyd est devenu très proche de l’ancien joueur de basket professionnel Stephen Jackson, star de la NBA, qui vivait dans le même quartier. Le sportif, qui n’avait jamais perdu contact avec George Floyd malgré leurs parcours très différents, se bat aujourd’hui pour sa mémoire et a publié de nombreuses photos et messages.

Pourquoi George Floyd n’a-t-il pas connu la même ascension que Stephen Jackson ? Le basketteur s’est livré sur Instagram : «il était talentueux dans deux sports, et la seule différence entre moi et ce frère est que j’ai eu davantage d’opportunités que lui.» Big Floyd avait obtenu une bourse pour faire partie de l’équipe de basket d’une université de Floride, mais n’a pas persévéré. Il a aussi tenté d’intégrer une équipe au Texas, mais a abandonné. De retour à Houston, Big Floyd s’est essayé au hip-hop, sans grand succès.

Une part d’ombre et de lumière

Mais le géant avait aussi sa part sombre, ses sorties de route. Après les années basket et rap, ses aventures n’ont cessé de dégénérer. Il est arrêté pour vol et possession de drogue. En 2009, il est condamné pour cambriolage, et a écopé de cinq ans de prison. 

Mais en 2014, à sa sortie de prison, Big Floyd s’est réinventé, s’est mis en couple. Une de ses filles voit le jour. L’homme s’investit alors énergiquement dans la religion. L’église de la Résurrection à Houston évoque un chrétien très pieux, tout comme sa famille, décidé à mobiliser les jeunes du quartier. Une photo le montre tenant une Bible à son nom. Une vidéo circule dans laquelle, de son accent à couper au couteau, le géant incite les jeunes à ne pas utiliser les armes et à «rentrer à la maison». Selon le pasteur de l’église, George Floyd était une force de paix. Il avait une bonne influence sur les jeunes du quartier, dont il avait réussi à éveiller l’intérêt pour les évangiles. «Il a ouvert des portes que je n’avais jamais réussi à ouvrir», a expliqué l’homme d’église dans son hommage. Big Floyd avait suivi un programme chrétien qui l’avait aidé à trouver un emploi à Minneapolis. A ce moment-là, il travaillait régulièrement dans la sécurité, tout en projetant dans les derniers mois de sa vie de revenir à Houston. Il n’en aura pas eu le temps.

Les deux autopsies réalisées sur son cadavre ont aussi révélé la présence de méthamphétamine et de fentanyl dans son sang, le même opiacé, parfois utilisé comme antalgique, qui a fait succomber le chanteur Prince. Ces deux produits peuvent être prescrits médicalement ou achetés illégalement. A ce stade, on ignore pourquoi George Floyd en consommait.

Une tragédie pour un faux billet de 20 dollars

Le jour de la tragédie, comme l’attestent des témoins et des vidéos assemblées par le New-York Times, George Floyd est allé acheter des cigarettes au magasin Cup Foods, qu’il aurait payées grâce à un faux billet de 20 dollars, puis est retourné s’asseoir dans un véhicule 4×4 sur le trottoir d’en face. Après quelques minutes, deux employés du magasin sont venus à sa rencontre, affirmant que le billet était faux, et ont exigé qu’il leur restitue le paquet. Face au refus de George Floyd, ils ont appelé la police, expliquant l’incident et ajoutant que l’homme était très ivre et erratique.

Deux policiers sont alors intervenus et lui ont passé les menottes. George Floyd n’a opposé aucune résistance, ni au moment où il fut assis par terre, ni au moment où il fut conduit vers la voiture de police. En revanche, il s’est débattu lorsque les deux agents ont tenté de le faire entrer dans le véhicule, arguant qu’il était claustrophobe. C’est alors que sont arrivés en renfort deux autres policiers, dont l’agent Derek Chauvin, 44 ans. Trois d’entre eux l’ont plaqué au sol et apposé leurs genoux sur différentes parties de son corps. Les supplications, ses difficultés pour respirer, le filet de sang s’écoulant de sa bouche puis sa perte de connaissance n’auront pas eu raison de l’obstination de Derek Chauvin à garder son genou appuyé sur le cou d’un George Floyd immobile et menotté, malgré l’indignation des passants. 

Deux hommes employés dans la même boîte de nuit

Par une coïncidence extraordinaire, ces deux hommes ont travaillé en même temps dans la même boîte de nuit de Minneapolis, «El Nuevo Rodeo», employés par Maya Santamaria. Selon la directrice, il est peu probable que les deux hommes s’y soient connus car ils travaillaient rarement les mêmes jours et pas dans la même zone du club. Si Maya Santamaria ne tarit pas d’éloges sur George Floyd, elle se révèle plus circonspecte au sujet de Derek Chauvin qui a travaillé 17 ans pour la boîte de nuit. Selon elle, il avait la bombe lacrymogène facile sur le public afro-américain, et appelait la police à la moindre bagarre. Elle confie lui avoir reproché à de nombreuses reprises son comportement, expliquant qu’il «perdait son self-contrôle».

Derek Chauvin, employé à la police de Minneapolis depuis 2001 a successivement servi dans plusieurs emplois des différents secteurs de la ville. Outre ses activités dans la boîte de nuit latino, il s’est aussi essayé à l’immobilier fin 2018 et début 2019, en sus de ses activités de policier. Sa femme d’origine laotienne, qu’il a rencontrée à l’hôpital où il amenait un suspect, l’a décrit comme «tendre sous de l’uniforme». Dans une interview de 2018 au sujet d’un concours de beauté, elle évoque un homme galant «qui coche toutes les cases», qui lui «ouvre les portes», et place son manteau sur ses épaules. Mais depuis la tragédie, elle a désavoué le geste de son mari, s’est déclarée solidaire de la famille de George Floyd, et demandé le divorce dans la foulée – informations communiquées publiquement par son avocat.

Visé par 17 plaintes

Aujourd’hui, les états de service de Derek Chauvin font surgir une polémique supplémentaire. Si deux médailles, en 2008 et 2010, ont récompensé son travail, il a également été, au cours de sa carrière de 19 ans auprès de la police, visé par 17 plaintes. Son dossier disciplinaire publié par la police du Minnesota en atteste. Certaines plaintes font état d’un ton humiliant, de commentaires méprisants et de langage inapproprié. Pour celles-ci, le policier n’a fait l’objet que de lettres et de réprimandes orales.

Alors que le scandale de la mort de George Floyd s’est répandu dans le monde entier, les personnes qui ont eu maille à partir avec Derek Chauvin, ou ont perdu un proche lors d’une de ses interventions policières se manifestent. Ainsi, le jeune Kristofer Bergh, 24 ans s’est confié à Buzzfeedsur sa mésaventure avec Derek Chauvin en 2013.

Rentrant d’un tournoi entre étudiants joué avec des pistolets fantaisie tirant des fléchettes en mousse, un adolescent en voiture avait décoché une munition du jeu depuis le véhicule. Kristofer Bergh était à ses côtés. Les jeunes ne savaient pas qu’ils étaient suivis par les forces de l’ordre. Alors qu’il descendait de la voiture, Kristofer Bergh s’est fait mettre en joue par Derek Chauvin.

Les policiers venus confronter les adolescents ont fini par constater qu’il ne s’agissait que d’un jeu d’enfants. Mais ils auraient agressé verbalement et humilié le jeune auteur du tir de fléchette en mousse dans la voiture de police. Choqué d’avoir été mis en joue pour une raison aussi insignifiante, Kristofer Bergh avait porté plainte, mais celle-ci a été classée. Le sergent avait toutefois adressé à l’adolescent une lettre d’excuses au sujet du comportement de ses hommes.

Des interventions qui dégénèrent

Il y a plus grave : un incident au cours duquel un homme a été gravement blessés par Derek Chauvin, et un second tué lors d’une de ses interventions.

En 2008 à Minneapolis, une femme avait appelé le commissariat pour se plaindre de violences conjugales. A l’arrivée de Derek Chauvin et d’un autre policier, son compagnon Ira Latrell Toles a couru se réfugier dans les toilettes, sans armes. S’en est suivie une bagarre entre les trois hommes. Le suspect a affirmé que les policiers ont fracassé la porte, et que Derek Chauvin l’a frappé à coups de crosse. Il aurait tenté de se défendre en se débattant à l’aveugle, alors que du sang lui coulait dans les yeux. Derek Chauvin, quant à lui, a argué qu’Ira Latrell Toles a tenté de le désarmer, et qu’en conséquence, il lui a tiré deux balles dans le ventre.

A la suite du drame de George Floyd, Ira Latrell Toles commentera l’affaire sur Facebook en écrivant : «Est-ce que j’ai l’air du type qui essaie de prendre l’arme d’un policier ? Si c’était le cas, ils n’auraient jamais abandonné les charges !» En effet, le contrevenant n’a pas été poursuivi pour ce geste, mais pour violences conjugales. Il a déclaré au site The Daily Beast à propos de Derek Chauvin : «Il a essayé de me tuer dans cette salle de bain».

Mais l’épisode le plus dramatique reste la confrontation en 2006 avec Wayne Reyes, un quadragénaire d’origine amérindienne, mort après avoir été criblé de plus de 40 balles par six agents. Derek Chauvin faisait partie de cette escouade.

Selon la version donnée par la police, rapportée ces derniers jours par de nombreux médias, les agents étaient à la recherche de cet homme après un appel de sa compagne expliquant qu’il l’avait poignardée. Alors qu’il lui était demandé de sortir de son véhicule pour être appréhendé, Wayne Reyes aurait mis en joue les policiers avec un fusil. Les trois agents l’auraient alors mitraillé comme lors d’une scène de guerre, alors même que l’homme n’était pas sorti du camion.

 » Le policier Derek Chauvin était l’un des policiers qui a assassiné mon père à Minneapolis en 2006 « 

Les enfants de la victime, à la suite du décès de George Floyd, ont donné une toute autre version : le fils de Wayne Reyes a expliqué que son père s’est fait fusiller devant une pharmacie, dans laquelle il était parti chercher des pansements pour soigner sa petite amie, avec laquelle il entretenait une relation explosive, aggravée par les problèmes d’alcool. Selon lui, la fiancée de son père était mentalement instable, elle n’était que légèrement blessée à la cheville, sans que l’on sache qui avait porté les coups. L’homme abattu a-t-il vraiment dégainé une arme ? Selon les dires de sa fille au quotidien britannique The Telegraph, la famille n’a eu accès aux images de la vidéosurveillance que neuf mois après les faits. Le film avait été édité, et les images étaient trop floues pour distinguer la présence d’un fusil. Le père de famille n’était même pas sorti du véhicule quand les tirs l’ont atteint. Par ailleurs les policiers avaient supprimé le son. Selon les enfants, il était impossible d’exploiter cette vidéo en défaveur de leur père.

Mais à l’époque, un jury a décidé que la force employée par les policiers était proportionnée, et Derek Chauvin n’a été écarté que le temps de l’enquête. La famille n’a pu trouver un avocat pour les défendre. Après la mort de George Floyd, le fils de Wayne Reyes s’est ému sur Facebook : «Le policier Derek Chauvin était l’un des policiers qui a assassiné mon père à Minneapolis en 2006 ! »

Actuellement, le policier est détenu dans une prison de haute sécurité dans le Minnesota, inculpé pour l’homicide involontaire de George Floyd. Il est «accusé de meurtre au troisième degré» et «d’acte cruel et dangereux ayant entraîné la mort». Derek Chauvin, qui incarne désormais le visage du racisme policier pour des millions de personnes à travers le monde, encourt jusqu’à 35 ans de prison. George Floyd sera enterré le 9 juin prochain alors que que des émeutes embrasent encore le pays pour protester contre les nombreuses bavures dont est victime la communauté noire.

Actuellement, le policier est détenu dans une prison de haute sécurité dans le Minnesota, inculpé pour l’homicide involontaire de George Floyd. Il est «accusé de meurtre au troisième degré» et «d’acte cruel et dangereux ayant entraîné la mort». Derek Chauvin, qui incarne désormais le visage du racisme policier pour des millions de personnes à travers le monde, encourt jusqu’à 35 ans de prison. George Floyd sera enterré le 9 juin prochain alors que que des émeutes embrasent encore le pays pour protester contre les nombreuses bavures dont est victime la communauté noire.

https://francais.rt.com/international/75590-drame-mineapolis-qui-etaient-george-floyd-et-dereck-chauvin

L’Aigle et le Dragon


La propagande anti-Pékin déchaînée aux États-Unis a conduit le chef de la diplomatie chinoise à dénoncer « certaines forces politiques américaines qui prennent en otage les relations entre la Chine et les États-Unis et poussent nos deux pays au bord d’une nouvelle Guerre Froide ». Une saillie inhabituelle qui intervient peu de temps après la déclaration de Donald Trump dans laquelle il accusait le gouvernement chinois d’avoir commis une « tuerie de masse » en laissant se propager le Covid-19. La critique mutuelle entre Pékin et Washington n’est pas une nouveauté, mais l’innovation sémantique dont témoigne la riposte chinoise n’est pas anodine. Franchissant un nouveau cap symbolique, cet échange verbal se situe en effet à la rencontre de deux tendances contradictoires.

La première, c’est la radicalisation idéologique de la présidence Trump. Élu pour redresser l’économie en inversant la tendance à la désindustrialisation, le locataire de la Maison Blanche sait que le bilan qu’il va présenter aux électeurs en novembre prochain n’est pas enthousiasmant. Le déficit commercial avec la Chine a diminué en 2019, mais c’est après avoir augmenté au cours des deux années précédentes. Avec la récession économique, le déficit budgétaire atteindra des sommets inégalés. La gestion calamiteuse de la pandémie et ses 100 000 morts seront portés au passif de l’administration actuelle. Bref, Trump est aux abois, et il lui faut impérativement avoir recours à une ficelle aussi vieille que la politique : la désignation d’un bouc-émissaire.

Pour jouer ce rôle malgré lui, Pékin est tout trouvé. Après tout, le nouveau virus est supposé venir de Chine (même si c’est de moins en moins sûr), et il suffit de l’appeler « virus chinois » pour instiller dans l’opinion l’idée absurde que la Chine est coupable. Personne n’aurait songé à commettre ce genre d’amalgame lors des crises précédentes (VIH, Sras, Ebola, H1-N1, vache folle, etc.) mais les EU sont par essence le pays où rien n’est impossible. Ayant proféré tout et son contraire, félicité la Chine et l’OMS avant de les stigmatiser, moqué les mesures de protection et appelé les anti-confinement à manifester les armes à la main, Donald Trump a fini par exiger une indemnisation de Pékin pour compenser l’effet désastreux de sa propre incurie, voire, et c’est encore plus grave, de son indifférence au sort des victimes.

Car les États-Unis, il faut le rappeler, sont l’un des rares pays où l’on a ouvertement recommandé de faire prévaloir la croissance économique sur la santé publique. Lorsque le vice-gouverneur du Texas a dit qu’il fallait sacrifier les vieux à l’économie, il a révélé la pensée profonde d’une oligarchie qui noie toute considération humaine « dans les eaux glacées du calcul égoïste », comme disait Marx. Profond mépris pour les faibles, eugénisme néolibéral dont on voit le résultat aux États-Unis, où l’hécatombe qui frappe les Afro-Américains les plus âgés en dit long sur une société vermoulue. Que l’espérance de vie moyenne y régresse et que les pauvres n’aient pas accès aux soins est sans importance. Pour Washington, la cause est entendue : c’est la faute de ces communistes chinois qui ont toujours le mensonge à la bouche, alors que l’Amérique est un pays dont les dirigeants, animés d’une foi inébranlable dans la démocratie, disent toujours la vérité au bon peuple.

Or cette radicalisation d’un Donald Trump en état d’hystérie pré-électorale, manifestement, vient percuter la montée en puissance d’une Chine qui n’a pas l’intention de tendre la joue gauche. Ce pays a longtemps adopté sur la scène internationale un profil bas qui recoupait l’inflexion de sa politique économique : il fallait attirer dans le pays les capitaux et les technologies qui lui faisaient défaut. La Chine s’est donc mise en congé de la politique internationale pour se consacrer à son propre développement. Elle a joué le jeu de la globalisation des échanges en renonçant à toute initiative susceptible de froisser l’Occident. Mais cette époque est aujourd’hui révolue. Depuis 2014, elle est la première puissance économique mondiale si l’on calcule le PIB en parité de pouvoir d’achat. Elle a accumulé du capital à des hauteurs vertigineuses, accompli des prouesses en matière d’innovation, construit des équipements colossaux et noué des partenariats tous azimuts.

Il n’y a aucun exemple dans l’histoire où un tel accroissement des capacités matérielles d’un pays ne transfuse d’une manière ou d’une autre dans la sphère géopolitique. C’est aujourd’hui le cas du « pays du milieu ». Cet empire sans impérialisme ne fait aucune guerre depuis 40 ans, il n’inflige aucun embargo à personne et ne finance aucune organisation subversive dans aucun pays. Le principe sacro-saint de sa politique étrangère tient en deux mots : respect de la souveraineté nationale. La Chine s’interdit de se mêler des affaires des autres et ne tolère aucune ingérence étrangère dans les siennes. Toute intrusion dans ses affaires intérieures, à Hong Kong ou au Xinjiang, sera combattue sans ménagement. Mais la Chine entend aussi respecter ses engagements à l’égard de ses alliés : lorsque Washington prive de médicaments les enfants vénézuéliens, la Chine en livre aussitôt des dizaines de tonnes à Caracas. On sait bien ce que vaut la diplomatie des droits de l’homme à l’occidentale, et celle de la Chine soutient fort bien la comparaison.

Ce qui rend notre époque passionnante, c’est qu’elle voit le croisement périlleux du déclin américain et de la poussée chinoise. Nous sommes entrés dans une zone de turbulences dont il y a deux façons de sortir. La première serait une aggravation des tensions qui aurait pour effet de relancer la course aux armements. C’est la stratégie de Trump, et ceux qui le considèrent comme l’adversaire de « l’État profond » oublient qu’aucun président n’a mieux servi le complexe militaro-industriel. Mais cette militarisation des relations internationales ne mène nulle part. La guerre avec la Chine n’aura pas lieu, car elle signifierait la destruction mutuelle. Les États-Unis ne la font de préférence qu’à plus faible qu’eux, et même dans ce cas ils trouvent le moyen de la perdre. Cette stratégie ne mènera pas non plus à la paix, car la militarisation se fait toujours au préjudice du développement, et c’est ce qui risque de nourrir les conflits du futur.

L’autre façon de sortir de l’affrontement actuel, c’est de laisser le temps travailler en sa faveur. Ce sera évidemment la stratégie chinoise. Après tout, les bouledogues de Washington peuvent bien aboyer autant qu’il leur plaira. L’essentiel, c’est le mouvement qui s’effectue en profondeur, loin de cette agitation de surface chère aux démocraties, loin de cette politique-spectacle dont elles raffolent. Tandis que les Occidentaux sont aliénés au court terme, les Chinois excellent dans la gestion du temps long. Leur stratégie visera avant tout l’évitement du conflit de haute intensité. Elle n’empêchera pas l’expression des différends, mais elle inhibera leur dégénérescence en lutte armée. A quoi bon précipiter les choses, quand l’évolution du monde rogne les prérogatives d’un empire déclinant ? Cette stratégie du mûrissement compte sur « les transformations silencieuses », pour reprendre l’expression du philosophe François Jullien. Elle laisse lentement venir, au lieu de chercher à prendre un avantage immédiat. Sachant que le basculement du monde est irréversible, la Chine prendra son parti des crises de nerf d’États-Unis en perte de vitesse. Ce sera la longue patience du Dragon face à la vaine impétuosité de l’Aigle.

Bruno Guigue

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« Être noir en Amérique ne devrait pas être une condamnation à mort ». Et le fait d’être palestinien ? (Haaertz)


Avez-vous vu les officiers de police américains ? Avez-vous vu comment ils ont étranglé George Floyd à Minneapolis ? Avez-vous vu l’officier Derek Chauvin agenouillé sur son cou, l’immobilisant, avec Floyd suppliant pour sa vie jusqu’à ce qu’il meure cinq minutes plus tard ? Regardez comme les forces de police aux Etats-Unis sont racistes, comment elles sont brutales. Aujourd’hui, Minneapolis brûle après l’exécution d’un citoyen noir à cause de sa couleur de peau. Le maire s’est excusé, les quatre officiers impliqués ont été renvoyés, Chauvin a été inculpé. L’Amérique est un endroit cruel pour les noirs et sa police est raciste.

Quelques jours après Minneapolis, samedi matin, dans la vieille ville de Jérusalem, Eyad Hallaq, un autiste de 32 ans, se rendait au Centre Elwyn pour personnes handicapées. Les agents de la police des frontières ont affirmé qu’ils croyaient qu’il tenait une arme – il n’en avait pas – et lorsqu’ils ont crié pour qu’il s’arrête, il s’est mis à courir. La peine fut la mort. La police des frontières, la plus brutale de toutes les unités, ne connaît pas d’autre moyen de maîtriser un Palestinien autiste en fuite que de l’exécuter. Les lâches agents de la police des frontières ont tiré une dizaine de balles sur Hallaq alors qu’il fuyait, jusqu’à ce qu’il meure. C’est toujours comme ça qu’ils agissent. C’est ce qu’ils ont été entraînés à faire.

Les forces de défense israéliennes et la police des frontières ont une faiblesse particulière pour les handicapés. Le moindre faux mouvement ou bruit pourrait les condamner à mort. Dans une autre vieille ville d’Hébron, en mars 2018, des soldats ont tué Mohammad Jabari, 24 ans, qui était muet et malade mental, et que ses voisins appelaient « Aha-Aha » parce que c’étaient les seules syllabes qu’il pouvait prononcer. Ils lui ont tendu une embuscade et lui ont tiré dessus près d’une école de filles, en prétendant qu’il lançait des pierres. Il a laissé derrière lui un fils de 4 ans, un orphelin.

Le surnom d’un autre jeune homme, Mohammad Habali, était Za’atar (hysope) ; personne ne sait pourquoi. Il était également malade mental et avait l’habitude de se promener avec un bâton. Les soldats israéliens l’ont exécuté en lui tirant une balle dans la tête à environ 80 mètres de distance. Cela s’est passé en décembre 2018 en face du restaurant Sabah à Tul Karm, juste après 2 heures du matin, alors qu’il s’éloignait des soldats et que la rue était calme.

Un manifestant devant un bâtiment en feu lors d’une manifestation contre la mort de George Floyd à Minneapolis, Minnesota, le 29 mai 2020 Crédit : AFP

Deux ans plus tôt, l’armée avait tué Arif Jaradat, 23 ans, handicapé mental, dans la ville de Sa’ir. Sa famille lui avait donné le nom de Khub, qui signifie « amour ». Chaque fois qu’il voyait des soldats, il leur criait en arabe « Pas mon frère Mohammed ». Il voulait dire : « Ne prenez pas mon frère Mohammed. » Mohammed, le frère aîné d’Arif, a été enlevé à son domicile et arrêté au moins cinq fois par des soldats juste devant lui. Le jour de la mort d’Arif, ils l’ont entendu crier son cri habituel aux soldats. « Il est handicapé, ne le tuez pas », quelqu’un a réussi à crier aux soldats, mais ils s’en fichaient. Ils ont aussi tiré sur Khub.

Aucun de ces malheureux handicapés mentaux ne mettait en danger les soldats ou le personnel de la police des frontières. L’autiste Hallaq ne mettait personne en danger non plus. Les agents de la police des frontières lui ont tiré dessus parce que c’est comme ça qu’ils font les choses. Ils l’ont fait parce que c’était un Palestinien et parce que les tirs réels sont la première et préférée option des forces d’occupation.

La police des frontières n’est pas moins brutale ou raciste que la police des États-Unis. Là-bas, ils tirent sur des Noirs, dont la vie ne vaut pas grand chose, et en Israël ils tirent sur des Palestiniens, dont la vie vaut encore moins. Mais ici, la tuerie nous endort, là-bas elle suscite des protestations. Le maire de Minneapolis, Jacob Frey, qui se trouve être juif, n’a pas tardé à s’excuser auprès de la communauté noire de sa ville. « Être noir en Amérique ne devrait pas être une condamnation à mort », a-t-il déclaré.

Être Palestinien ne devrait pas non plus être une condamnation à mort, mais aucun maire israélien juif n’a jamais dit une telle chose. L’officier de police qui a étranglé Floyd à mort a été accusé de meurtre au troisième degré, ses collègues ont été renvoyés. En Israël, le département du ministère de la Justice qui enquête sur les abus de la police est en train d’enquêter sur l’officier qui a tiré sur Hallaq. La conclusion, comme dans tous les autres cas similaires, est déjà connue.

Pendant ce temps, aux Etats-Unis, la police est brutale et raciste.

Gideon Levy

Traduction « traduire, parce qu’on ne peut pas ne rien faire non plus » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

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AMENDEMENT SÉNATORIAL DU 4 MAI : S’AGIT-IL D’UNE LOI D’AMNISTIE ?


Grand hourvari autour de la proposition de la commission des lois adoptée par le Sénat hier et intégrée au projet de loi sur la prorogation de l’état d’urgence. Elle est présentée partout comme une « loi d’amnistie » permettant aux ministres, élus et hauts fonctionnaires d’échapper aux conséquences pénales de leur gestion calamiteuse et fautive de la crise de la pandémie Covid 19.

Que nous dit ce texte :

«– Nul ne peut voir sa responsabilité pénale engagée du fait d’avoir, pendant la durée de l’état d’urgence sanitaire déclaré à l’article 4 de la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19, soit exposé autrui à un risque de contamination par le coronavirus SARS-CoV-2, soit causé ou contribué à causer une telle contamination, à moins que les faits n’aient été commis :

1° Intentionnellement ;

2° Par imprudence ou négligence dans l’exercice des pouvoirs de police administrative prévus au chapitre Ier bis du titre III du livre Ier de la troisième partie du code de la santé publique ;

3° Ou en violation manifestement délibérée d’une mesure de police administrative prise en application du même chapitre ou d’une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement.

Dans le cas prévu au 2° du présent II, les troisième et quatrième alinéas de l’article 121-3 du code pénal sont applicables. »

CE N’EST EN AUCUN CAS UNE LOI D’AMNISTIE.

Une loi d’amnistie concerne le passé et ne peut pas exonérer par AVANCE des faits qui ne se sont pas encore produits. Dans l’Histoire à commencer par la guerre du Péloponnèse (voir Thucydide) il y a toujours eu des lois d’amnistie destinées non pas à EXCUSER des fautes commises dans le passé mais à ABSOUDRE de leurs conséquences. Il y a donc des amnisties pour des faits. C’est-à-dire qu’on absout des fautes commises pendant une période déterminée. Comme pour la commune (lire Victor Hugo), la deuxième guerre mondiale (amnistie de 1953), la guerre d’Algérie (amnistie de 1968) etc etc.

 Et il y a aussi des amnisties au quantum, où on fait disparaître des peines en deçà d’un certain seuil. Comme par exemple auparavant les amnisties des amendes et des petites peines à l’occasion de l’élection présidentielle.

La meilleure définition d’une amnistie est donnée par la grande encyclopédie Larousse de 1900 :

« l’amnistie est dans les nécessités de tous les gouvernements. Il y a des temps où une société inflexible aurait de graves inconvénients et ferait même courir des dangers à l’État. Il se produit dans le pays un tel besoin de pacification que le pouvoir a intérêt à écouter la voix de la clémence et à conclure un traité de paix civile ».

Il semblerait quand même que nous n’en soyons pas encore là, et de toute façon la crise de la pandémie est loin d’être terminée…

Ensuite, on ne voit pas comment on peut considérer qu’un texte anticonstitutionnel d’ailleurs, qui exonère PAR AVANCE (!) les auteurs de fautes pénales puissent être applicable. C’est une hérésie au regard même des principes de la justice pénale. Le code du même nom décrit des faits qui peuvent recevoir une qualification pénale et leurs auteurs subir une peine décidée par un juge. La seule façon de les exonérer par avance et d’abroger l’incrimination, de la supprimer.

Enfin la rédaction de ce texte est absurde. Une exonération est effectivement prévue, et immédiatement accompagnée des exceptions. Les auteurs indirects des dommages tels que la contamination seront exonérés d’une responsabilité pénale SAUF S’ILS ONT COMMIS… toute une série de fautes qui sont décrites dans le texte et qui ne sont que la reprise de celles existant ACTUELLEMENT dans le code pénal.

Ce que raconte Belloubet n’a aucune importance, ce qui compte ce sont les textes votés par le Parlement. Pour l’instant, la manœuvre n’a pas encore réussi, et il n’y a pas d’auto amnistie préventive avec ce texte. Si celui-ci reste en l’état, ministres et hauts fonctionnaires pourront être poursuivis pour les fautes qu’ils ont commises et qui ont aggravé les dommages subis.

Il faut ajouter également que cela vaut pour la période antérieure au 23 mars. C’est-à-dire que l’on pourra demander des comptes non seulement la bande à Macron, mais aux équipes précédentes et leurs politiques d’austérité à l’origine de l’ampleur de la catastrophe de la pandémie pour notre pays.

Alors il y a deux thèses pour la proposition de Philippe Bas qui est plutôt celle de Retailleau, d’ailleurs. Soit il a voulu faire une opération électoraliste auprès des grands électeurs dans la perspective des sénatoriales, soit il a voulu couper l’herbe sous le pied à l’opération LREM.

Mais ce qui est sûr c’est que Macron et sa bande n’ont pas renoncé à cette idée du coup d’éponge. Et c’est la raison pour laquelle il faut être extrêmement vigilant pour voir ce qui va se passer devant l’Assemblée nationale qui a le dernier mot. Soit LREM reconduit ce texte et dans ce cas il faut continuer à se préparer pour les futures procédures pénales. Les corrompus, les inconséquents,incapables, défaillants, amateurs devront rendre des comptes devant le juge. Soit, ceux-là profitent de la confusion pour retenter le coup et faire adopter un texte qui serait abrogatoire des incriminations actuelles et les protégerait pour l’avenir mais surtout pour le passé comme loi pénale plus douce.

Il faut surveiller ces gens comme le lait sur le feu.

Régis de Castelnau