Colonisation. Bugeaud peut bien tomber de haut


Le débat sur les statues à déboulonner a été lancé par le mouvement de contestation américain Black Lives Matter, relayé à travers le monde. Certains dénoncent cette «révision» de l’histoire. Pourtant, imagine-t-on encore des statues de Philippe Pétain sur les places de France? Alors pourquoi celles du maréchal Bugeaud, sanglant «pacificateur» de l’Algérie, responsable de massacres de masse, restent-elles debout? Et pourquoi à Paris, Lyon et Marseille, des rues continuent-elles d’honorer son nom ?

Statue de Bugeaud à Périgueux ’Dordogne, France)
Abxbay/Wikimedia Commons

Entre les premiers coups de canon contre Alger (juin 1830) et la reddition dans l’honneur de l’émir Abd El-Kader (décembre 1847), considérée comme étape ultime d’une première guerre d’Algérie, la France a envoyé sur la rive sud de la Méditerranée treize gouverneurs généraux ou commandants en chef. C’est pourtant le nom du maréchal Thomas-Robert Bugeaud qui est devenu le symbole de la violence de la conquête. Il fit en Algérie deux séjours, 1836-1837 et, surtout, 1841-1847, au plus fort de l’affrontement avec Abd El-Kader. S’il ne reçut pas directement la reddition de ce dernier (il avait quitté la colonie deux mois plus tôt), il est entré dans la saga coloniale comme le «pacificateur» de l’Algérie.

LE PROGRÈS POUR JULES VERNE

On peut imaginer que l’image fut quelque peu différente du côté des conquis. Pour la population algérienne, l’ère de la conquête et de la pacification fut épouvantable. Les travaux historiques retiennent une fourchette d’habitants de l’Algérie en 1830 entre 2,5 millions1 et 3 millions2 Durant les quatre premières décennies de la présence française, les estimations du nombre de victimes (des opérations militaires, des épidémies ou des famines) varient entre 500 000 et 1 million, dont une immense majorité de civils. Il revenait à Jules Verne de donner un nom à ce phénomène — le progrès :

C’est la loi du progrès. Les Indiens disparaîtront. Devant la race anglo-saxonne, Australiens et Tasmaniens se sont évanouis. Devant les conquérants du Far West s’effacent les Indiens du Nord-Amérique. Un jour, peut-être, les Arabes seront anéantis devant la colonisation française3.

La nomination, le 4 janvier 1841, du maréchal Bugeaud comme gouverneur de l’Algérie eut une signification claire. Politiquement, la France prévenait qu’elle s’installait définitivement; Bugeaud ne tarda pas à mettre en place des villages de colonisation fortifiés et demanda à ses soldats de rester en Algérie comme colons. Militairement, le signal fut fort. Dans ses discours précédents, alors qu’il n’était que député, il n’avait jamais caché l’alternative : partir ou faire la guerre à outrance. L’abandon ayant été écarté, c’est pour la seconde solution qu’il fut nommé à ce poste. L’un de ses biographes écrivait, plein d’admiration :

L’éternelle gloire du général Bugeaud sera d’avoir compris que nous n’avions pas en face de nous une véritable armée, mais la population elle-même, et qu’il fallait, par conséquent, pour se maintenir dans un tel pays, que nos troupes y restassent presque aussi nombreuses en temps de paix qu’en temps de guerre4.

Terrible logique de la guerre, lorsque l’ennemi est «la population». Les violences exercées ne sont pas le fruit d’on ne sait quelle barbarie consubstantielle au métier des armes, mais la conséquence inéluctable de cet état d’esprit. Nous sommes venus porter la civilisation, vous permettre de progresser sur la voie de l’humanité, mais nous sommes bien obligés de vous massacrer en masse, en attendant…

RAZZIAS, INCENDIES, ENFUMADES

Le gouvernement mit à la disposition du nouveau maître de l’Algérie un corps expéditionnaire de 100 000 hommes — un rapport d’un combattant algérien à cinq soldats français. Bugeaud mit en place, plus systématiquement que ses prédécesseurs, des colonnes infernales qui prennent Tlemcen, Mascara, Médéa5… Il généralisa la méthode des razzias, des incendies de récoltes et de villages, visant à terroriser les populations et à les priver de toutes ressources.

L’épisode des enfumades — technique du corps expéditionnaire français durant la conquête de l’Algérie consistant à asphyxier des personnes réfugiées ou enfermées dans une grotte, en allumant devant l’entrée des feux qui consomment l’oxygène disponible et remplissent les cavités de fumée6, s’il fut le plus spectaculaire, le plus horrible humainement, ne fut pas le seul acte de violence contre les populations. S’il n’était pas sur le terrain, Bugeaud était incontestablement le principal responsable de ces pratiques. Car c’est au pluriel qu’il faut parler.

UN BUT PHILANTHROPIQUE

En juin 1844, le colonel Cavaignac procédait à des enfumades contre une tribu insurgée, les Sbéah, près d’Orléansville. Il fut même considéré un temps comme un modèle. Bugeaud écrivait le 11 juin 1845 au colonel Aimable Pélissier, qui poursuivait des tribus insurgées dans la région de Dahra :

 Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbeahs; fumez-les à outrance, comme des renards 7.

Une semaine plus tard, le 18 juin, la colonne Pélissier fut attaquée. Elle poursuivit les assaillants, mais aussi toute la population civile qui fuyait. Un millier de personnes, hommes, femmes et enfants, se réfugièrent dans des grottes. Le 19, une première enfumade eut lieu, à la suite de quoi le colonel lança un ultimatum aux réfugiés. Devant leur refus, il procéda le 20 à un second incendie. Celui-ci fut le plus meurtrier. L’estimation du nombre de morts, ce jour-là, varie entre 500 et 760.

Dès lors, je n’eus plus qu’à suivre la marche que vous m’aviez indiquée, je fis faire une masse de fagots et après beaucoup d’efforts un foyer fut allumé et entretenu…8.

Bugeaud se permit même de faire des remontrances à son ministre, Jean-de-Dieu Soult (avec qui il est vrai il entretenait des relations exécrables) :

Je regrette, monsieur le Maréchal, que vous ayez cru devoir blâmer, sans correctif aucun, la conduite de M. le colonel Pélissier; je prends sur moi la responsabilité de son acte (…). Avant d’administrer, de civiliser, de coloniser, il faut que les populations aient accepté notre loi. Mille exemples ont prouvé qu’elles ne l’acceptent que par la force; et celle-ci même est impuissante si elle n’atteint pas les personnes et les intérêts. Par une rigoureuse philanthropie, on éterniserait la guerre d’Afrique ou tout au moins l’esprit de révolte, et alors on n’atteindrait même pas le but philanthropique9.

Il y a peut-être une certaine injustice à braquer les projecteurs de la protestation, aujourd’hui, sur le seul Bugeaud. S’il fut — on l’a démontré ici — un pacificateur sans remords aucun, bien d’autres officiers, conquérants de l’Algérie à la même époque, avaient des pratiques similaires. Bugeaud principale cible aujourd’hui? Appelons cela la rançon de la gloire.

DES TRACES DANS LA MÉMOIRE ALGÉRIENNE

Les «indigènes» algériens ne pouvaient tous prononcer les noms propres français de façon correcte. Leurs déformations du nom du maréchal Bugeaud, symboles de la violence de la conquête, auront un destin inattendu. Lorsqu’un enfant, en Algérie, n’était pas calme, un de ses parents le menaçait d’appeler «Bouchou» («Bijou», «Bichou»…).

On ne sait à quelle époque cette appellation a commencé à être employée. Ce qui est certain, c’est que la frayeur de l’ère de la conquête s’est transmise de génération en génération. Après la publication de son recueil Actuelles III, consacré à l’Algérie, Albert Camus reçut une lettre d’un instituteur kabyle, qu’il rendit publique (1958). Son interlocuteur rappelait une anecdote :

À cette époque [vers 1938],la femme du djebel ou du bled, quand elle voulait effrayer son enfant pour lui imposer silence, lui disait : “Tais-toi, voici venir Bouchou“. Bouchou, c’était Bugeaud. Et Bugeaud, c’était un siècle auparavant!»10

De très nombreux autres témoignages confirment ce type de phrases :

Quand ma mère voulait m’obliger à dormir, elle me disait : “Dors ou j’appelle Bijou, qui va te manger“. Bichou, c’était Bugeaud, qui prenait ainsi le visage d’un ogre»11.

Quand les mères convoquaient Bichouh (Bugeaud) pour faire taire nos cris et nos pleurs, elles nous rappelaient les exactions de l’armée française12.

Un simple mot en dit parfois beaucoup sur les barrières infranchissables qui divisaient la société coloniale.

ALAIN RUSCIO

Historien. Dirige les travaux d’une Encyclopédie de la colonisation française dont le premier tome est paru en février 2017… 

https://orientxxi.info/magazine/colonisation-bugeaud-peut-bien-tomber-de-haut,3973

Svetlana Gandzilov championne d’athlétisme en Israël accusée de proxénétisme


Svetlana Gandzilov championne d'athlétisme en Israël accusée de proxénétisme

Svetlana Gandzilov championne d’athlétisme Israël accusée de diriger un réseau de traite des femmes

Gandzilov, 50 ans, résidente de Ramat Gan, est accusée d’exploiter un vaste réseau de proxénètes dans lequel des femmes ont été recrutées à l’étranger à des fins de prostitution en Israël.

L’ancienne championne d’Israël accusée de proxénétisme:  le tribunal de district de Tel – Aviv a été présenté aujourd’hui (lundi) un acte d’ accusation contre Svetlana Gnezdilov, championne d’Israël et ancienne athlète accusée d’amener les femmes en Israël de l’ étranger a des fins de  prostitution. Son nom a été révélé il y a trois semaines.

L’acte d’accusation montre que pendant cinq ans, Gandzilov a dirigé un réseau d’entreprises de prostitution dans divers appartements à travers les blocs Dan et Sharon. Dans le cadre de la gestion du bordel, elle a employé des femmes d’Israël et de l’étranger pour fournir des services sexuels. Pour chaque femme venue en Israël pour se prostituer la défenderesse a payé
1 000 $ en frais de médiation.

Les maisons closes fonctionnaient de manière systématique, organisée et selon des règles claires. Chaque bordel employait une prostituée qui recevait entre un et 20 clients par quart de travail, qui fournissait des services sexuels. Les femmes travaillaient alternativement dans tous les bordels, chaque jour dans un appartement différent.  

Elles effectuaient des massages lorsque le client était nu et également elles en petites tenues ou dévêtues.  Lorsque les femmes recevaient des «pourboires» des clients satisfaits, l’accusée  exigée sa part qui était généralement plus importante que celle laissée à son employée.

Dans le cadre de son travail de gérante de bordel, Gandzilov a localisé des appartements pouvant servir de maisons closes, les a loués et a signé des contrats avec les propriétaires des appartements. Elle a localisé et recruté des femmes qui fournissaient des services sexuels rémunérés pour travailler dans le bordel.

Elle a poussé des femmes à quitter le pays pour se prostituer, elle publié des annonces d’information sur divers sites Web, notamment le site Web << ORBITA >>, et amené des femmes à la prostitution en organisant des réunions avec des femmes intéressées par le travail, au cours desquelles elle a expliqué les conditions d’emploi et les salaires élevés qui devaient leur être versés. .  

Gandzilov s’est assuré de guider les femmes sur la façon de prévenir les éventuels questions avec les autorités. Elle a expliqué aux femmes les règles d’entrée et de sortie des clients sur les lieux, l’utilisation de pseudonymes ainsi que la manière de se comporter en cas d’arrivée de policiers sur les lieux. Tout pour déguiser les activités des maisons closes.

En 2017, Ganzdilov a été inculpée d’avoir détenu un lieu de prostitution , elle a été accusée d’avoir dirigé un appartement à Tel Aviv où elle s’occupait de prostitution et se payait avec l’argent payé par chaque client. Elle a été inculpée et le parquet, en janvier dernier, a annulé l’acte d’accusation pour difficulté de preuve. Maintenant, des preuves se sont apparemment accumulées qui ont conduit à des arrestations.

Un enquêteur de Tel Aviv a déclaré  «Il s’agit d’une affaire de grande envergure qui exploitait un réseau de maisons closes dans la zone centrale.  Les preuves montrent l’exploitation continue de femmes qui étaient en marge de la société, des histoires déchirantes, sur des personnes recrutées en ligne pour donner à manger à leurs enfants. Le réseau a fonctionné pendant plusieurs années. Pendant ce temps, le réseau a collecté des millions de shekels. 

Gandzilov est une athlète senior qui a établi des records importants en athlétisme israélien. En 2000, elle a remporté une médaille d’or lorsqu’elle a établi un nouveau record israélien.
Un an plus tard, elle a participé aux Championnats du monde au Portugal et en 2004, un nouveau record israélien pour le saut en longueur.

Elle a immigrée en Israël d’Ukraine, elle  détient toujours le record d’Israël, un record ininterrompu depuis 2003.  Elle a concouru en particulier pour le 100 mètres haies  et le record israélien co battu pour la  course 400 mètres double 4.

Gndzilob est considérée comme une athlète de haut niveau en Israël, elle a représenté le pays aux championnats du monde et d’Europe mais n’a pas réussi à atteindre les Jeux Olympiques. 

par Claudine Douillet.

http://www1.alliancefr.com/actualites/svetlana-gandzilov-championne-dathletisme-en-israel-accusee-de-proxenetisme-6087322

ZED : Zemmour et Dieudo


ZED : En grec, c’est la vie. C’est la dernière lettre de l’alphabet devant laquelle les niais vont jusqu’à se prosterner en croyant avoir achevé leur parcours de A à Z… Parcours De rêve, rêve de voir accomplie une vie qui joint la lettre à l’esprit. ZED : c’est aussi le titre d’un projet d’émission d’actualité politique qui n’aura pas lieu et qui mettrait Zemmour et Dieudo dos à dos… car ils s’entendent même s’ils ne se regardent pas. Ce serait le plus haut niveau de la mauvaise bonne rencontre qui va à l’encontre de tout débat rituel qui préfère de près comme de loin, la danse du ventre. Les bébêtes et les courbettes. Et pendant que Zemmour nous entube, on vient d’interdire à Dieudo toute diffusion sur Youtube ! L’un est en passe de devenir passe-partout alors que l’autre ne passe plus nulle part… il est dans l’impasse… victime d’une disgrâce. Zemmour est au Zenith, Dieudo a fait faillite ! Et pourtant le sens du tragique de l’un, n’a d’égal que le sens du comique de l’autre. Lequel nous fait pleurer ?  Lequel nous fait rire ? L’antimusulman ou l’antisémite ? Y a-t-il une haine préférable à une autre ? Deux poids, deux mesures entre le mépris de l’un (compris comme une faute banale) et la méprise de l’autre (prise pour une erreur fatale). Je ne vois pas de différence lorsque je fais le point : je vois que l’un est blanc, l’autre noir ; l’un haineux, l’autre haïssable ; l’un s’en prenant au plus faible, l’autre s’en prenant au plus fort… Raison pour l’un, prison pour l’autre… Lequel se plaint de la vie, lequel ne craint pas la mort ? Les complotistes vous diront qu’une main invisible a scellé leur sort… Mais quel est le plus dangereux des deux matadors ? Le plus hideux ou le plus venimeux ? Sur lequel est-il le plus facile de faire feu ? Celui qui offense les hommes ou celui qui offense Dieu ?

#Dieudonné #Zemmour #censure #youtube
https://www.youtube.com/watch?v=DOunsOCgwj4
https://www.lejournaldepersonne.com/…/zed-zemmour-et-dieudo/

Comment Che Guevara a appris à Cuba à faire face à COVID-19 (The Monthly Review)


À partir de décembre 1951, Ernesto « Che » Guevara a fait une pause de neuf mois dans ses études de médecine pour voyager en moto à travers l’Argentine, le Chili, le Pérou, la Colombie et le Venezuela. L’un de ses objectifs était d’acquérir une expérience pratique de la lèpre. Le soir de son vingt-quatrième anniversaire, le Che se trouvait à La Colonia de San Pablo au Pérou, traversant la rivière à la nage pour rejoindre les lépreux. Il a marché parmi six cents lépreux qui vivaient dans des huttes dans la jungle et veillaient sur eux-mêmes à leur manière.

Le Che ne se serait pas contenté d’étudier et de sympathiser avec eux – il voulait être avec eux et comprendre leur existence. Le fait d’être en contact avec des gens pauvres et affamés pendant qu’ils étaient malades a transformé le Che. Il a imaginé une nouvelle médecine, avec des médecins qui serviraient le plus grand nombre de personnes avec des soins préventifs et une sensibilisation du public à l’hygiène. Quelques années plus tard, le Che a rejoint le Mouvement du 26 juillet de Fidel Castro en tant que médecin et a fait partie des quatre-vingt-un hommes à bord du Granma lors de son débarquement à Cuba le 2 décembre 1956.

La médecine révolutionnaire

Après la victoire du 1er janvier 1959 qui a renversé Fulgencio Batista, la nouvelle constitution cubaine a inscrit le rêve du Che de la gratuité des soins médicaux pour tous comme un droit de l’homme. La compréhension des défaillances des systèmes sociaux déconnectés a conduit le gouvernement révolutionnaire à construire des hôpitaux et des cliniques dans les parties mal desservies de l’île, en même temps qu’il commençait à s’attaquer aux crises de l’alphabétisation, du racisme, de la pauvreté et du logement. Cuba a rénové ses cliniques en 1964 et en 1974 pour mieux rapprocher les communautés et les patients. En 1984, Cuba a introduit des équipes de médecins et d’infirmières qui vivent au sein des quartiers où ils exercent (consultorios).

Les États-Unis devenant de plus en plus agressifs, les Cubains ont organisé en 1960 des comités de défense de la révolution pour défendre le pays. Ces comités sont préparés à déplacer les personnes âgées, les handicapés, les malades et les malades mentaux sur des terrains en hauteur à l’approche d’un ouragan, ce qui permet d’imbriquer les soins de santé nationaux et les affaires de politique extérieure, un lien qui a persisté tout au long de l’histoire de Cuba.

Comme la révolution médicale cubaine était basée sur l’extension des soins médicaux au-delà des grandes villes et dans les communautés rurales qui en avaient le plus besoin, il n’a pas fallu longtemps pour étendre cette assistance à d’autres pays. Le gouvernement révolutionnaire a envoyé des médecins au Chili après un tremblement de terre en 1960 et une brigade médicale en 1963 en Algérie, qui luttait pour son indépendance vis-à-vis de la France. Ces actions ont préparé le terrain pour l’aide médicale internationale du pays, qui s’est développée au cours des décennies et qui comprend maintenant l’aide au traitement de la pandémie COVID-19.

À la fin des années 80 et au début des années 90, deux catastrophes ont menacé l’existence même du pays. La première victime du sida est morte en 1986. En décembre 1991, l’Union soviétique s’est effondrée, mettant fin à sa subvention annuelle de 5 milliards de dollars, perturbant le commerce international et provoquant l’effondrement de l’économie cubaine, ce qui a aggravé l’épidémie de sida. Une situation parfaite pour l’infection du sida est apparue à l’horizon. Le taux d’infection par le VIH dans la région des Caraïbes était le deuxième plus élevé après celui de l’Afrique australe, où un 300 000 Cubains s’étaient récemment rendus pendant les guerres angolaises [contre l’Afrique du Sud de l’arpatheid – NDT]. L’embargo sur l’île a réduit la disponibilité des médicaments (y compris ceux pour le VIH/SIDA), a rendu les produits pharmaceutiques existants scandaleusement chers et a perturbé les infrastructures financières utilisées pour l’achat de médicaments. Ayant désespérément besoin de fonds, Cuba a ouvert la porte au tourisme, entraînant une augmentation des échanges sexuels contre de l’argent.

Le gouvernement a réduit de manière drastique les services dans tous les domaines sauf deux : l’éducation et les soins de santé. En 1987, ses instituts de recherche ont mis au point un test de diagnostic du VIH propre à Cuba. Plus de douze millions de tests ont été réalisés en 1993. En 1990, lorsque les homosexuels sont devenus les principales victimes du VIH sur l’île, l’homophobie a été officiellement combattue dans les écoles. Des préservatifs ont été fournis gratuitement dans les cabinets médicaux et, malgré leur coût, les médicaments antirétroviraux également.

L’effort concerté et bien planifié de Cuba pour faire face au VIH/sida a porté ses fruits. Au début des années 1990, alors que Cuba comptait deux cents cas de sida, la ville de New York (avec à peu près la même population) en comptait quarante-trois mille. (1) Bien que ne disposant que d’une petite fraction de la richesse et des ressources des États-Unis, Cuba avait surmonté les effets dévastateurs du blocus américain et avait mis en place un programme de lutte contre le sida supérieur à celui du pays qui cherchait à le détruire. Pendant cette période spéciale, les Cubains ont connu une espérance de vie plus longue et un taux de mortalité infantile plus faible que ceux des États-Unis. Cuba a inspiré aux soignants du monde entier la conviction qu’un pays doté d’un système médical cohérent et solidaire peut prospérer, même contre vents et marées.

COVID-19 frappe Cuba

En surmontant les crises du VIH/SIDA et de la période spéciale, Cuba s’est préparé à la COVID-19. Conscient de l’intensité de la pandémie, Cuba savait qu’il avait deux responsabilités inséparables : prendre soin des siens avec un programme complet et partager ses compétences au niveau international.

Le gouvernement a immédiatement entrepris une tâche qui s’est avérée très difficile dans une économie de marché : modifier l’équipement des usines nationalisées (qui fabriquaient généralement des uniformes scolaires) pour fabriquer des masques. Celles-ci ont permis à Cuba de disposer d’un approvisionnement suffisant dès la mi-avril 2020, alors que les États-Unis, avec leur énorme capacité de production, souffraient encore d’une pénurie.

Des discussions au plus haut niveau du ministère cubain de la santé publique ont permis d’élaborer la politique nationale. Il fallait procéder à des tests massifs pour déterminer qui avait été infecté. Les personnes contaminées devaient être mises en quarantaine tout en s’assurant qu’elles disposaient de nourriture et d’autres produits de première nécessité. La recherche des contacts serait utilisée pour déterminer qui d’autre aurait pu être exposé. Le personnel médical devait faire du porte à porte pour vérifier la santé de chaque citoyen. Le personnel de Consultorio accorderait une attention particulière à tous les habitants du quartier qui pourraient être à haut risque.

Le 2 mars, Cuba a mis en place le Plan de prévention et de contrôle des nouveaux coronavirus (2). En quatre jours, le plan a été élargi pour inclure la prise de température et éventuellement l’isolement des voyageurs infectés. Ces mesures ont été prises avant le premier diagnostic confirmé de COVID-19 à Cuba, le 11 mars. Cuba a eu son premier décès confirmé par COVID-19 le 22 mars, avec trente-cinq cas confirmés, près de mille patients observés dans les hôpitaux et plus de trente mille personnes sous surveillance à domicile. Le lendemain, elle a interdit l’entrée d’étrangers non résidents, ce qui a eu un impact considérable sur les recettes touristiques du pays (3).

Ce jour-là, la défense civile cubaine est passée en alerte pour répondre rapidement au COVID-19 et le Conseil de défense de La Havane a décidé qu’il y avait un grave problème dans le quartier Vedado de la ville, célèbre pour être le plus grand foyer de visiteurs étrangers non touristes qui étaient plus susceptibles d’avoir été exposés au virus. Le 3 avril, le quartier a été fermé. Comme Merriam Ansara l’a constaté, « toute personne devant entrer ou sortir doit prouver qu’elle a été testée et qu’elle est exempte de COVID-19 ». La défense civile a veillé à ce que les magasins soient approvisionnés et que toutes les personnes vulnérables subissent des contrôles médicaux réguliers. (4)

Vedado a eu huit cas confirmés, ce qui est beaucoup pour une petite zone. Les autorités sanitaires cubaines voulaient que le virus reste au stade de « propagation locale », lorsqu’il peut être retracé d’une personne à l’autre. Ils ont cherché à l’empêcher d’entrer dans la phase de « propagation communautaire », lorsque la traçabilité n’est pas possible parce qu’il échappe à tout contrôle. Alors que les professionnels de la santé américains mendiaient des équipements de protection individuelle (EPI) et que les tests étaient si rares aux États-Unis que les gens devaient demander à être testés (plutôt que les travailleurs de la santé testant les contacts des patients infectés), Cuba disposait de suffisamment de kits de test rapide pour tracer les contacts des personnes ayant contracté le virus.

Fin mars et début avril, les hôpitaux cubains ont également modifié leurs méthodes de travail pour minimiser la contagion. Les médecins de La Havane se rendent à l’hôpital Salvador Allende pour quinze jours, passant la nuit dans une zone réservée au personnel médical. Ensuite, ils se rendent dans une zone séparée des patients où ils vivent pendant quinze jours supplémentaires et subissent des tests avant de rentrer chez eux. Ils restent chez eux sans sortir pendant quinze jours supplémentaires et sont testés avant de reprendre la pratique. Cette période d’isolement de quarante-cinq jours a évité que le personnel médical n’apporte des maladies à la communauté par ses déplacements quotidiens pour se rendre au travail et en revenir.

Le système médical du consultorio couvre toutes les familles cubaines. Les étudiants en médecine de troisième, quatrième et cinquième année sont assignés par les médecins du consultorio à se rendre chaque jour dans des foyers spécifiques. Leurs tâches consistent notamment à obtenir des données d’enquête auprès des résidents ou à effectuer des visites supplémentaires aux personnes âgées, aux nourrissons et aux personnes souffrant de problèmes respiratoires. Ces visites permettent de recueillir des données de médecine préventive qui sont ensuite prises en compte par les personnes occupant les plus hauts postes de décision du pays. Lorsque les étudiants apportent leurs données, les médecins utilisent un stylo rouge pour marquer les points chauds où des soins supplémentaires sont nécessaires. Les médecins de quartier se réunissent régulièrement dans les cliniques pour parler de ce que chaque médecin fait, de ce qu’il découvre, des nouvelles procédures adoptées par le ministère cubain de la santé publique et de l’impact de ce travail intense sur le personnel médical.

Ainsi, chaque citoyen cubain et chaque travailleur de la santé, des médecins de quartier aux instituts de recherche les plus réputés, joue un rôle dans la détermination de la politique de santé. Cuba compte actuellement quatre-vingt-neuf mille médecins, quatre-vingt-quatre mille infirmières et neuf mille étudiants qui devraient obtenir leur diplôme de médecine en 2020. Le peuple cubain ne tolérerait pas que le chef du pays ignore les conseils médicaux, dise des absurdités et détermine une politique basée sur ce qui serait le plus profitable pour les entreprises.

Le gouvernement cubain a approuvé la distribution gratuite du médicament homéopathique PrevengHo-Vir aux résidents de La Havane et de la province de Pinar del Rio. (5) Susana Hurlich était l’une des nombreuses personnes à le recevoir. Le 8 avril, le Dr Yaisen, l’un des trois médecins de la consultorio située à deux blocs de son domicile, est venu à la porte avec une petite bouteille de PrevengHo-Vir et a expliqué comment l’utiliser. Les instructions avertissent qu’il renforce le système immunitaire mais qu’il ne remplace pas l’interféron Alpha 2B et qu’il ne s’agit pas non plus d’un vaccin. M. Hurlich estime que ce qui est important « dans le système médical cubain, c’est qu’au lieu d’être à deux vitesses, comme c’est souvent le cas dans d’autres pays, avec la « médecine classique » d’un côté et la « médecine alternative » de l’autre, Cuba a UN seul système de santé qui englobe tout cela. Quand on étudie pour devenir médecin, on apprend aussi la médecine homéopathique sous toutes ses formes ». (6)

La solidarité mondiale à l’heure de la COVID-19

Un modèle puissant : L’élément le plus critique de l’internationalisme médical de Cuba pendant la crise COVID-19 a peut-être été d’utiliser ses décennies d’expérience pour créer un exemple de la façon dont un pays peut affronter le virus avec un plan humain et compétent. Les responsables de la santé publique du monde entier ont été inspirés par les actions de Cuba.

Transfert de connaissances : Lorsque les virus responsables du virus Ebola, que l’on trouve principalement en Afrique subsaharienne, ont augmenté de façon spectaculaire à l’automne 2014, une grande partie du monde a paniqué. Très vite, plus de vingt mille personnes ont été infectées, plus de huit mille sont mortes, et on craignait que le nombre de décès ne se chiffre en centaines de milliers. Les États-Unis ont apporté un soutien militaire ; d’autres pays ont promis de l’argent. Cuba a été la première nation à répondre par ce qui était le plus nécessaire : elle a envoyé 103 infirmières et 62 médecins volontaires à la Sierra Leone. Comme de nombreux gouvernements ne savaient pas comment réagir à la maladie, Cuba a formé des volontaires d’autres nations à l’Institut de médecine tropicale Pedro Kourí de La Havane. Au total, Cuba a enseigné à 13 000 Africains, 66 000 Latino-Américains et 620 Caribéens comment traiter le virus Ebola sans qu’ils soient eux-mêmes infectés. Le partage des connaissances sur la manière d’organiser un système de santé est le plus haut niveau de transfert de connaissances.

Le Venezuela a tenté de reproduire des aspects fondamentaux du modèle de santé cubain au niveau national, ce qui a bien servi le Venezuela dans la lutte contre le COVID-19. En 2018, les habitants d’Altos de Lidice ont organisé sept conseils communaux, dont un pour la santé communautaire. Un résident a mis un espace de sa maison à la disposition de l’initiative du système de santé communautaire afin que le Dr Gutierrez puisse avoir un bureau. Il coordonne les collectes de données pour identifier les résidents à risque et rend visite à tous les résidents chez eux pour leur expliquer comment éviter l’infection par COVID-19. L’infirmière del Valle Marquez est une Chavista qui a aidé à mettre en place le Barrio Adentro lorsque les premiers médecins cubains sont arrivés. Elle se souvient que les résidents n’avaient jamais vu de médecin dans leur communauté, mais quand les Cubains sont arrivés, « nous avons ouvert nos portes aux médecins, ils ont vécu avec nous, ils ont mangé avec nous et ils ont travaillé parmi nous ». (7)

Des histoires comme celle-ci imprègnent le Venezuela. Suite à la mise en place d’un système de type cubain, teleSUR a rapporté qu’au 11 avril 2020, le gouvernement vénézuélien avait effectué 181 335 tests d’amplification en chaîne par polymérase à temps pour avoir le plus faible taux d’infection en Amérique latine. Le Venezuela n’avait que 6 infections par million de citoyens alors que le Brésil voisin en avait 104 par million. (8)

Lorsque Rafael Correa était président de l’Équateur, plus de mille médecins cubains formaient l’épine dorsale de son système de santé. Lénine Moreno fut élu en 2017 et les médecins cubains furent bientôt expulsés, laissant la médecine publique dans le chaos. Moreno a suivi les recommandations du Fonds monétaire international de réduire le budget de la santé de l’Équateur de 36 %, le laissant sans professionnels de la santé, sans EPP et, surtout, sans un système de santé cohérent. Alors que le Venezuela et Cuba ont enregistré 27 décès COVID-19, la plus grande ville d’Equateur, Guayaquil, a enregistré un nombre de décès estimé à 7 600 (9)

Réponse médicale internationale : La médecine cubaine est peut-être mieux connue pour son internationalisme. Un exemple clair est le tremblement de terre dévastateur qui a secoué Haïti en 2010. Cuba a envoyé du personnel médical qui a vécu parmi les Haïtiens et est resté des mois ou des années après le tremblement de terre. Les médecins américains, cependant, ne dormaient pas là où les victimes haïtiennes se blottissaient. Ils rentraient plutôt dans des hôtels de luxe la nuit et repartaient au bout de quelques semaines. John Kirk a inventé le terme « tourisme de catastrophe » pour décrire la façon dont de nombreux pays riches répondent aux crises médicales dans les pays pauvres.

L’engagement dont le personnel médical cubain fait preuve à l’échelle internationale s’inscrit dans la continuité des efforts déployés par le système de santé du pays qui a passé trois décennies à trouver le meilleur moyen de renforcer les liens entre les professionnels de la santé et ceux qu’ils servent. En 2008, Cuba avait envoyé plus de 120 000 professionnels de la santé dans 154 pays, ses médecins avaient soigné plus de 70 millions de personnes dans le monde, et près de 2 millions de personnes devaient leur vie aux services médicaux cubains dans leur pays.

L’Associated Press a rapporté que lorsque COVID-19 s’est répandu dans le monde, Cuba comptait trente-sept mille travailleurs médicaux dans soixante-sept pays. Elle a rapidement déployé des médecins supplémentaires au Suriname, en Jamaïque, à la Dominique, au Belize, à Saint-Vincent-et-les-Grenadines, à Saint-Christophe-et-Nevis, au Venezuela et au Nicaragua. (10) Le 16 avril, Granma a rapporté que « 21 brigades de professionnels de la santé ont été déployées pour se joindre aux efforts nationaux et locaux dans 20 pays ». (11) Le même jour, Cuba a envoyé deux cents personnels de santé au Qatar. (12)

Le nord de l’Italie étant devenu l’épicentre des cas de COVID-19, l’une des villes les plus touchées a été Crema, dans la région de Lombardie. Le service des urgences de son hôpital était rempli à pleine capacité. Le 26 mars, Cuba a envoyé cinquante-deux médecins et infirmières qui ont mis en place un hôpital de campagne avec trois lits en unité de soins intensifs et trente-deux autres lits avec oxygène. Cette nation des Caraïbes, plus petite et plus pauvre, est l’une des rares à aider une grande puissance européenne. L’intervention de Cuba a fait des ravages. Le 17 avril, trente de ses professionnels de la santé partis à l’étranger ont été testés positifs au COVID-19. (13)

Faire venir le monde à Cuba : Le revers de la médaille de l’envoi de personnel médical cubain à travers le monde est la population qu’il a amenée sur l’île – à la fois des étudiants et des patients. Lorsque les médecins cubains se trouvaient en République du Congo en 1966, ils ont vu des jeunes gens étudier de façon indépendante la nuit à l’éclairage public et ont pris des dispositions pour qu’ils viennent à La Havane. Ils ont fait venir encore plus d’étudiants africains pendant les guerres angolaises de 1975-88 et ont ensuite fait venir un grand nombre d’étudiants latino-américains pour étudier la médecine après les ouragans Mitch et Georges. Le nombre d’étudiants venant à Cuba pour étudier s’est encore accru en 1999, lorsque l’île a ouvert des classes à l’École latino-américaine de médecine (ELAM). En 2020, l’ELAM avait formé trente mille médecins originaires de plus de cent pays.

Cuba a également l’habitude de faire venir des patients étrangers pour se faire soigner. Après l’effondrement nucléaire de Tchernobyl en 1986, vingt-cinq mille patients, pour la plupart des enfants, sont venus se faire soigner sur l’île, certains y restant des mois ou des années. Cuba a ouvert ses portes, des lits d’hôpitaux et un camp d’été pour les jeunes.

Le 12 mars, près de cinquante membres d’équipage et passagers du navire de croisière britannique MS Braemar avaient soit le COVID-19, soit présentaient des symptômes à l’approche des Bahamas, une nation du Commonwealth britannique. Comme le Braemar battait pavillon des Bahamas en tant que navire du Commonwealth, il n’aurait pas dû y avoir de problème pour débarquer les personnes à bord pour les soigner et les ramener au Royaume-Uni. Mais le ministère des transports des Bahamas a déclaré que le navire de croisière « ne serait pas autorisé à accoster dans un port des Bahamas et que personne ne serait autorisé à débarquer du navire ». (14) Au cours des cinq jours suivants, les États-Unis, la Barbade (une autre nation du Commonwealth) et plusieurs autres pays des Caraïbes ont refusé le Braemar. Le 18 mars, Cuba est devenu le seul pays à autoriser l’accostage des plus de mille membres d’équipage et passagers du Braemar. Des soins dans les hôpitaux cubains ont été offerts à ceux qui se sentaient trop malades pour prendre l’avion. La plupart d’entre eux se rendaient en bus à l’aéroport international José Martí pour prendre un vol de retour vers le Royaume-Uni. Avant le départ, les membres de l’équipage du Braemar ont affiché une bannière sur sa page Facebook, sur laquelle on pouvait lire « I love you Cuba  » (15) : « Ils nous ont fait sentir non seulement tolérés, mais aussi bienvenus  » (16).

Médecine pour tous : En 1981, l’île a connu une épidémie particulièrement grave de dengue transmise par les moustiques, qui frappe l’île tous les deux ou trois ans. À l’époque, beaucoup pour la première fois ont entendu parler du très haut niveau des instituts de recherche cubains qui ont créé l’interféron Alpha 2B pour traiter avec succès la dengue. Comme le souligne Helen Yaffe, « l’interféron cubain a démontré son efficacité et sa sécurité dans le traitement de maladies virales, notamment l’hépatite B et C, le zona, le VIH-SIDA et la dengue ». (17) Il a permis d’éviter des complications qui pourraient aggraver l’état du patient et entraîner son décès. L’efficacité du médicament a persisté pendant des décennies et, en 2020, il est devenu d’une importance vitale en tant que traitement potentiel de la COVID-19. Ce qui a également survécu, c’est l’empressement de Cuba à développer une multitude de médicaments et à les partager avec d’autres nations.

Cuba a cherché à travailler en coopération pour le développement de médicaments avec des pays tels que la Chine, le Venezuela et le Brésil. La collaboration avec le Brésil a permis de mettre au point des vaccins contre la méningite à un coût de 95 centimes au lieu de 15 à 20 dollars par dose. Enfin, Cuba apprend aux autres pays à produire eux-mêmes des médicaments afin qu’ils n’aient pas à les acheter à des pays plus riches.

Pour faire face efficacement à la maladie, les médicaments sont fréquemment recherchés dans trois buts : des tests pour déterminer les personnes infectées, des traitements pour aider à prévenir ou à guérir les problèmes et des vaccins pour prévenir les infections. Dès que les tests rapides d’amplification en chaîne par polymérase ont été disponibles, Cuba a commencé à les utiliser à grande échelle dans toute l’île. Cuba a développé l’interféron Alpha 2B (une protéine recombinante) et le PrevengHo-Vir (un médicament homéopathique). TeleSUR a indiqué qu’au 27 mars, plus de quarante-cinq pays avaient demandé l’interféron cubain afin de contrôler puis d’éliminer le virus (18).

Le Centre cubain de génie génétique et de biotechnologie cherche à créer un vaccin contre le COVID-19. Son directeur de la recherche biomédicale, le Dr Gerardo Guillén, a confirmé que son équipe collabore avec des chercheurs chinois à Yongzhou, dans la province du Hunan, pour créer un vaccin qui stimule le système immunitaire et qui peut être pris par le nez, qui est la voie de transmission du COVID-19. Quoi que Cuba développe, il est certain qu’il sera partagé avec d’autres pays à faible coût, contrairement aux médicaments américains qui sont brevetés aux frais des contribuables afin que les géants pharmaceutiques privés puissent vendre à prix d’or à ceux qui en ont besoin.

Des pays qui n’ont pas appris à partager : Les missions de solidarité cubaines font preuve d’une réelle préoccupation qui semble souvent faire défaut aux systèmes de santé d’autres pays. Les associations médicales du Venezuela, du Brésil et d’autres pays sont souvent hostiles aux médecins cubains. Pourtant, ils ne trouvent pas assez de médecins pour voyager dans des conditions dangereuses ou se rendre dans des zones pauvres et rurales, à dos d’âne ou en canoë si nécessaire, comme le font les médecins cubains.

Lors de mon séjour au Pérou en 2010, j’ai visité le Pisco policlínico. Son directeur cubain, Leopoldo García Mejías, m’a expliqué que le président de l’époque, Alan García, ne voulait pas de médecins cubains supplémentaires et qu’ils devaient se taire pour pouvoir rester au Pérou. Cuba est bien consciente qu’elle doit adapter chaque mission médicale au climat politique.

Il y a au moins une exception au fait que les médecins cubains restent dans un pays selon les caprices des dirigeants politiques. Cuba a commencé à fournir des soins médicaux au Honduras en 1998. Durant les dix-huit premiers mois des efforts de Cuba au Honduras, le taux de mortalité infantile du pays est passé de 80,3 à 30,9 décès pour 1 000 naissances vivantes. Les humeurs politiques ont changé et, en 2005, le ministre hondurien de la santé, Merlin Fernández, a décidé de mettre à la porte les médecins cubains. Cependant, cette décision a suscité une telle opposition que le gouvernement a changé de cap et a permis aux Cubains de rester.

Un exemple désastreux et remarquable de refus d’une offre d’aide cubaine par un pays se trouve au lendemain de l’ouragan Katrina. Après le passage de l’ouragan en 2005, 1 586 professionnels de santé cubains étaient prêts à se rendre à la Nouvelle-Orléans. Le président George W. Bush a cependant rejeté l’offre, agissant comme s’il valait mieux que les citoyens américains meurent plutôt que d’admettre la qualité de l’aide cubaine.

Bien que le gouvernement américain n’apprécie pas les étudiants de l’ELAM, ils sont toujours capables d’appliquer ce qu’ils apprennent à leur retour à la maison. En 1988, Kathryn Hall-Trujillo, d’Albuquerque, au Nouveau-Mexique, a fondé le Birthing Project USA, qui forme des militants à travailler avec les femmes afro-américaines et à établir des liens avec elles pendant la première année de la vie de l’enfant. Elle est reconnaissante du partenariat du Birthing Project avec Cuba et du soutien que de nombreux étudiants de l’ELAM ont apporté. En 2018, elle m’a dit : « Nous sommes un lieu de retrouvailles pour les étudiants de l’ELAM – ils voient le fait de travailler avec nous comme un moyen de mettre en pratique ce qu’ils ont appris à l’ELAM ».

Le médecin cubain Julio López Benítez a rappelé en 2017 que lorsque le pays a réorganisé ses cliniques en 1974, l’ancien modèle de clinique était celui des patients qui se rendent dans les cliniques, mais le nouveau modèle est celui des cliniques qui vont aux patients. De même, lorsque le Dr Melissa Barber, diplômée de l’ELAM, a examiné son quartier du sud du Bronx lors de COVID-19, elle a réalisé que si la plupart des États-Unis disent aux gens d’aller dans des agences, ce dont les gens ont besoin, c’est d’une approche communautaire qui recrute des organisateurs pour aller vers les gens. Le Dr Barber travaille dans une coalition avec South Bronx Unite, les Mott Haven Mamas et de nombreuses associations locales de locataires. Comme à Cuba, ils tentent d’identifier les membres de la communauté qui sont vulnérables, notamment « les personnes âgées, les personnes qui ont des nourrissons et des enfants en bas âge, les personnes confinées à la maison, les personnes qui ont de multiples pathologies et qui sont vraiment sensibles à un virus comme celui-ci ».19

Lorsqu’ils découvrent qui a besoin d’aide, ils cherchent des ressources pour les aider, comme des produits alimentaires, des EPI, des médicaments et des traitements. En bref, l’approche de la coalition consiste à se rendre dans les foyers pour s’assurer que les gens ne passent pas entre les mailles du filet. En revanche, la politique nationale américaine veut que chaque État et chaque municipalité fasse ce qu’il a envie de faire, ce qui signifie qu’au lieu d’avoir quelques fissures par lesquelles quelques personnes passent, il y a d’énormes gouffres où de grands groupes se retrouvent abandonnés. Ce dont les pays à économie de marché ont besoin, ce sont des actions comme celles menées dans le sud du Bronx et à Cuba à l’échelle nationale.

C’est ce qu’envisageait Che Guevara en 1951. Des décennies avant que COVID-19 ne se transmette de personne à personne, la vision du Che s’est transmise de médecin à médecin. Ou peut-être que beaucoup partageaient leurs propres visions si largement que, après 1959, Cuba a apporté la médecine révolutionnaire partout où elle le pouvait. De toute évidence, le Che n’a pas conçu les rouages complexes du système médical cubain actuel. Mais il a été suivi par des soignants qui ont tissé des motifs supplémentaires dans un tissu qui se déploie maintenant sur tous les continents. À certains moments de l’histoire, des milliers ou des millions de personnes voient des images similaires d’un autre avenir. Si leurs idées se répandent assez largement à l’heure où les structures sociales se désintègrent, alors une idée révolutionnaire peut devenir une force matérielle dans la construction d’un nouveau monde.

Don Fitz

Traduction « ce n’est pas nous qui aidons Cuba, mais Cuba qui nous aide » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

EN COMPLEMENT :
Interview de Paula Andrea, Médecin Colombienne, formée à Cuba https://www.legrandsoir.info/sin-embargo-paroles-cubaines-sur-le-blocu…

»»https://monthlyreview.org/2020/06/01/how-che-guevara-taught-cuba-to-co…

  1. Nancy Scheper-Hughes, “AIDS, Public Policy, and Human Rights in Cuba,” Lancet 342, no. 8877 (1993), 965–67.
  2. Pascual Serrano, “Cuba en Tiempos de Coronavirus,” cuartopoder, March 21, 2020.
  3. Helen Yaffe, “Cuban Medical Science in the Service of Humanity,” CounterPunch, April 10, 2020.
  4. Merriam Ansara, “John Lennon in Quarantine : A Letter From Havana,” CounterPunch, April 9, 2020.
  5. Heidy Ramírez Vázquez, “Medicamento Homeopático a Ciudadanos en Cuba,” Infomed al Día, April 12, 2020.
  6. Susana Hurlich, “Door by Door the Cuban Government Delivers Immune Boosting Medicine to the People,” Resumen-English, April 9, 2020.
  7. Cira Pascual Marquina, “A Caracas Commune Prepares for the Coronavirus Crisis : Four Voices from the Altos de Lidice Communal Healthcare System,” Venezuela Analysis, April 11, 2020.
  8. “Venezuela Has the Lowest Contagion Rate in Latin America,” teleSUR, April 14, 2020.
  9. Alan MacLeod, “Bodies in the Streets : IMF Imposed Measures Have Left Ecuador Unable to Cope with Coronavirus,” MintPress News, April 13, 2020.
  10. “Cuban Docs Fighting Coronavirus Around World, Defying US,” Associated Press, April 3, 2020.
  11. Ministry of Foreign Affairs Statement, “The COVID-19 Pandemic Makes Clear the Need to Cooperate Despite Political Differences,” Granma, April 16, 2020.
  12. Ángel Guerra Cabrera, “Cuba : El Interferón Salva Vidas,” La Jornada, April 16, 2020.
  13. Farooque Chowdhury, “Undaunted Cuba Defies the Empire and Extends Hands of Solidarity to Continents,” Countercurrents, April 17, 2020.
  14. Peter Kornbluh, “Cuba’s Welcome to a Covid-19-Stricken Cruise Ship Reflects a Long Pattern of Global Humanitarian Commitment,” Nation, March 21, 2020.
  15. Amy Goodman with Peter Kornbluh, “‘Humanitarian Solidarity’ : Even Under U.S. Sanctions, Cuba Sends Doctor Brigade to Italy and More,” Democracy Now !, March 24, 2020.
  16. Kornbluh, “Cuba’s Welcome to a Covid-19-Stricken Cruise Ship.”
  17. Helen Yaffe, “Cuba’s Contribution to Combating COVID-19,” Links International Journal of Socialist Renewal, March 14, 2020.
  18. “Over 45 Countries Ask Cuba for Interferon to Treat Covid-19,” teleSUR, March 27, 2020.
  19. John Tarleton, “Cuban-Trained Doctor Helps Mobilize Pandemic Response in Her South Bronx Community,” Indypendent, April 11, 2020.

URL de cet article 36248
https://www.legrandsoir.info/comment-che-guevara-a-appris-a-cuba-a-faire-face-a-covid-19-the-monthly-review.html

Libye, An III post Kadhafi. Epilogue : Les lauréats du printemps arabe


Sans surprise pour ceux qui ont suivi ce récit, Rached Ghannouchi, Waddah Khanfar, Waël Al-Ghoneim, Bernard Henry Lévy et Nicolas…

Libye, An III post Kadhafi. Epilogue : Les lauréats du printemps ...

Sans surprise pour ceux qui ont suivi ce récit, Rached Ghannouchi, Waddah Khanfar, Waël Al-Ghoneim, Bernard Henry Lévy et Nicolas Sarkozy ont été distingués en 2011 par la revue «Foreign Policy» parmi les «personnalités les plus influentes de 2011».

Des lauréats qui ne manquent pas d’allure: Rached Ghannouchi, le chef du parti islamiste tunisien An Nahda, longtemps la bête noire des Occidentaux, Waddah Khanfar, l’ancien directeur islamiste de la chaine Al Jazira, et interlocuteur des services de renseignements américains ainsi que Waël Al-Ghoneim, responsable pour l’Egypte du moteur de recherche américain Google, amplificateur du soulèvement populaire égyptien place Tahrir.

Parmi les «100 plus grands intellectuels» honorés cette année-là, figuraient une brochette de belliciste à tout crin: Dick Cheney, ancien vice-président de George Bush jr, un des artisans de l’invasion de l’Irak, de même que Condoleezza Rice, secrétaire d’Etat de George Bush, le sénateur John Mac Cain, le président français Nicolas Sarkozy, le couple Bill et Hilary Clinton, le ministre de la défense de Bush jr et de Barack Obama, Robert Gates, le premier ministre turc Recep Teyyeb Erdogan et l’incontournable Bernard Henri Lévy.

Et sur le plan arabe, outre les trois personnalités précitées, ont figuré l’ancien Directeur de l’agence atomique de Vienne Mohamed Baradéï et le politologue palestinien Moustapha Barghouti, que nous aurions souhaité être distingué par un autre aréopage que Freedom House ou Global Voice Project.

Avec mention spéciale pour Ghannouchi «l’un des plus grands intellectuels de l’année 2011». Rached Ghannouchi, il est vrai, avait mis à profit son séjour aux Etats Unis pour rendre visite au «Washington Institute for Near East Policy», très influent think tank fondé en 1985 par M. Martin Indyk, auparavant chargé de recherche à l’American Israel Public Affairs Committee ou AIPAC, le lobby israélien le plus puissant et le plus influent aux Etats-Unis. Le chef islamiste, longtemps couvé médiatiquement par la Chaine Al Jazira, a pris soin de rassurer le lobby pro-israélien quant à l’article que lui-même avait proposé d’inclure dans la constitution tunisienne concernant le refus du gouvernement de collaborer avec Israël.

En trente ans d’exil, cet ancien nassérien modulera sa pensée politique en fonction de la conjoncture, épousant l’ensemble du spectre idéologique arabe au gré de la fortune politique des dirigeants, optant tour à tour, pour le nassérisme égyptien, devenant par la suite adepte de l’ayatollah Ruhollah Khomeiny (Iran), puis de Hassan Al Tourabi (Soudan), pour jeter ensuite son dévolu sur le turc Reccep Tayeb Erdogan, avant de se stabiliser sur le Qatar, soit sept mutations, une moyenne d’une mutation tous les quatre ans. Du grand art qui justifie a posteriori le constat du journaliste égyptien Mohamad Tohi3ma «Les Frères Musulmans, des maitres dans l’art du camouflage et du contorsionnement mercuriel», article paru dans le journal libanais «Al Akhbar» en date du 1er octobre 2011 reprenant une tribune de Mohamad Tohima, directeur du quotidien égyptien «Al Hourriya». Du grand art. En attendant la prochaine culbute. La prochaine chute?

Pour aller plus loin sur la stratégie de Rached Ghannouchi visant à masquer la faillite du pouvoir islamiste en Tunisie:http://mondafrique.com/lire/politique/2014/03/02/tunisie-guerre-de-religion-au-sein-du-mouvement-islamiste-ennadha
Quant au 2eme lauréat, Waddah Khanfar, son parcours résume à lui seul la confusion mentale arabe et la duplicité du Qatar. Ancien journaliste de la chaine gouvernementale américaine «Voice of America», ce palestinien natif de Djénine, en Cisjordanie occupée, était parent par alliance de l’ancien premier ministre jordanien Wasfi Tall, surnommé le «boucher d’Amman» pour sa répression des Palestiniens lors du septembre noir jordanien (1970), dont il a épouse la nièce. Cet Islamiste notoire était aussi un interlocuteur des services de renseignements de l’US Army. Une opacité typique du comportement du Qatar.

Deux reproches ont pesé sur sa gestion de huit ans à la tête d’Al Jazira (2003-2011): sa volonté d’imposer un code vestimentaire ultra strict aux présentatrices de la chaine, en conformité avec l’orthodoxie musulmane la plus rigoureuse, ce qui a entrainé la démission de cinq journalistes femmes, ainsi que sa publication des documents confidentiels sur les pourparlers israélo palestiniens «The Palestine Paper», discréditant les négociateurs palestiniens; ce qui a conduit le chef des négociateurs palestiniens, Saeb Oureikate, à réclamer sa démission, de même que l’Arabie saoudite effrayée par la crainte que la large couverture des soulèvements arabes par la chaîne du Qatar n’ait des répercussions sur la stabilité des pétro monarchies.
Propulsé à la direction de la chaîne Al Jazira par son ami libyen, Mohammad Jibril. Il sera remercié de la chaîne, en 2011, au terme de l’épisode libyen, mais gratifié de la distinction américaine. Maigre consolation. L’homme a quitté la scène publique, avec de substantielles indemnités, sans bruits, emportant avec lui ses secrets et sa part d’ombre, les raisons de sa gloire et de sa disgrâce.

Quant au 3 me larron BHL

Sur la centaine de pages des documents consultés, sauf erreur ou omission, pas une seule fois le nom du roman enquêteur, Bernard Henry Lévy, n’a été mentionné. Ah les mortifications de l’ego.
Echevelé, livide au milieu des tempêtes, le touriste de guerre a poursuivi sa quête incompressible du Graal, sautillant de Benghazi à la Syrie au secours de la liberté défendant le Monde Arabe, brandissant ses méfaits qu’il confondait avec des trophées, réussissant le tour de force d’instaurer la Chariah en Libye, provoquant la talibanisation de la zone sahélienne par l’implosion de la Libye.

Point n’est pourtant besoin de boussole. Un arabe ou un musulman, voire tout citoyen du monde un tant soit peu patriote, doit se ranger impérativement dans le camp adverse à celui de Bernard Henry Lévy, le fer de lance médiatique de la stratégie israélo-atlantiste dans la sphère arabo-musulmane. Songeons à la guerre antisoviétique d’Afghanistan (1980-1989) et à la mystification des «combattants de la liberté» magnifiés par BHL, qui aura opéré le plus grand détournement du combat arabe de la Palestine vers Kaboul avec les désastreuses conséquences qui en découlent encore de nos jours, au niveau de son excroissance djihadique et de ses dérives erratiques.

Cf; BHL ou comment se rendre ridicule
http://www.marianne.net/elie-pense/BHL-ou-comment-se-rendre-ridicule-pour-la-posterite_a364.html
Ci-joint son dernier exploit: Harangué les foules de Kiev, sous cadrage des vétérans de l’armée israélienne. http://www.jta.org/2014/02/28/news-opinion/world/in-kiev-an-israeli-militia-commander-fights-in-the-streets-and-saves-lives

Selon le site israélien alyaexpress-news.com, ce groupe de 35 combattants armés et cagoulés de la place Maidan, était dirigé par 4 anciens officiers de l’Armée israéliennes. Ces anciens officiers ont dès le début des événements rejoint le mouvement aux côtés du parti de la Liberté (Svoboda), bien que celui-ci ait la réputation d’être violemment antisémite. La présence d’unités israéliennes avait été signalée dans des événements similaires en Géorgie, aussi bien lors de la «révolution des roses» (2003) que lors de la guerre contre l’Ossétie du Sud (2008), où, en parfait synchronisme, BHL avait harangué les foules depuis son hôtel de Tbilissi, à plusieurs kms du champ de bataille.

Manque à l’appel un lauréat: Hamad du Qatar: The Air and Field Marshal de Libye
Sur ce lien le chainon manquant: https://www.renenaba.com/lhomme-de-lannee-2011/

En trois ans, deux des principaux libérateurs de la Libye, Les Etats Unis et la France, ont été la cible d’attentats de représailles, et, sur fond de sanglants règlement de compte entre factions rivales, de pillages du gigantesque arsenal libyen, le Sahel a muté en zone de non droit absolu, fragilisant considérablement le pré carré africain de la France, alors que, parallèlement, les maîtres d’œuvre de la contre révolution arabe sombraient dans la guerre intestine, menaçant de paralysie le Conseil de coopération du Golfe, la seule instance de coopération régionale arabe encore en activité.

Fait sans précédent dans les annales pétro-monarchiques, l’Arabie saoudite a en effet placé vendredi 7 mars, les Frères Musulmans, une organisation qu’elle a longtemps couvé sur les listes des «organisations terroristes»; une décision qui traduit le degré de virulence de l’épreuve de force engagée entre l’Arabie saoudite et le Qatar à propos de la confrérie.
Dans ce qui apparait comme une grande opération de blanchissement de ses turpitudes et de dédouanement à son soutien à la nébuleuse du djihadisme erratique depuis son apparition dans la décennie 1980 lors de la guerre anti soviétique d’Afghanistan, l’Arabie a associé à cette liste l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), le Front Al-Nusra, les rebelles chiites zaïdites dits Houthis du Yémen et naturellement……. le Hezbollah Libanais.

En pointe dans le combat tant contre la Libye que contre la Syrie, ce syndicat des pétromonarchies du Golfe, sous haute protection militaire occidentale, parait devoir réduire sa voilure, non seulement en raison de la guerre entre les frères ennemis du wahhabisme, mais aussi du fait du souci du 6eme membre, le Sultanat d’Oman, de se maintenir à l’écart de ce conflit fratricide, cherchant auprès de l’Iran un contrepoids à la prééminence du duo saoudo qatariote au sein de cette organisation.
Répudier la servilité à l’égard des Etats-Unis, bannir le dogmatisme régressif sous couvert de rigueur exégétique, concilier Islam et diversité, en un mot conjuguer Islam et modernité …Tel était le formidable défi que les Frères Musulmans se devaient de relever à leur accession au pouvoir et non de mener une politique revancharde contreproductive, qui a conduit directement en prison leur chef de file égyptien et débouché sur la désintégration morale du Hamas, unique mouvement de libération national de l’Islam sunnite, dans un retour retentissant à la case départ.

La satisfaction légitime de la chute d’un dictateur ne saurait occulter le gâchis stratégique provoqué par l’effondrement d’un pays à la jonction du Machreq et du Maghreb et son placement sous la coupe de l’OTAN, le plus implacable adversaire des aspirations nationales du Monde arabe.
Acte stratégique majeur comparable par son ampleur à l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, le changement de régime politique en Libye, sous les coups de butoirs des occidentaux, était destiné au premier chef à neutraliser les effets positifs du «printemps arabe» en ce qu’il devait accréditer l’idée que l’alliance atlantique constituait le gendarme absolu des revendications démocratiques des peuples arabes.
Aucune intervention occidentale à l’encontre du Monde arabe, même la plus louable, n’est jamais totalement innocente, tant perdurent les effets corrosifs des actions passées et vivace le souvenir de leurs méfaits. Et l’intervention en Libye n’échappe pas à la règle en ce qu’elle ne cible qu’un régime républicain, à l’exclusion de toute monarchie, les exonérant de leurs turpitudes et de l’impérieuse nécessité de changement.

L’histoire retiendra que la révolution libyenne aura été «la première révolution assistée par ordinateur» et le meurtre libératoire de l’ancien bourreau l’objet d’une assistance à distance. La fin de Kadhafi est la fin d’une longue lévitation politique en même temps que d’une illusion lyrique.
Les Libyens vont devoir purger le cauchemar qui a peuplé leur subconscient et leur inconscient et apporter la démonstration qu’ils ne constituent pas un peuple d’assistés permanents.
Le combat contre la dictature ne saurait être sélectif. La démocratie du Tomahawk a affranchi le djihadisme erratique et projeté dans l’arène la foultitude des paumés de l’islam takfiriste. Le sommeil de la raison a engendré des monstres.

Références:

By René Naba , In Analyse Libye , At 25 Avril 2014

Les jongleries de Facebook pour accréditer l’image d’une fausse neutralité dans le conflit israélo-arabe


Facebook a procédé à la nomination d’une yéménite et d’une israélienne au sein de son conseil de surveillance, dans une démarche destinée à établir une symétrie dans le traitement du conflit israélo-arabe et accréditée l’image d’une fausse neutralité.

Lancé en janvier 2020, ce conseil est chargé de la «modération de contenu présent sur les plateformes». Plus concrètement, il déterminera les contenus à censurer ou à autoriser sur la plateforme des réseaux sociaux.

Tawakkol Karman, membre de la branche yéménite de la confrérie des Frères Musulmans et Prix Nobel de la Paix 2011, a ainsi été cooptée au conseil de surveillance de Facebook. La nomination de cette yéménite controversée, réputée pour sa versatilité, a soulevé un tollé dans les pétromonarchies.

https://www.middleeasteye.net/fr/actu-et-enquetes/tawakkol-karman-facebook-arabie-saoudite-emirats-yemen

Dans un mouvement parallèle, Facebook a engagé l’ancienne directrice générale du ministère de la justice israélien comme membre de son nouveau conseil de surveillance. Emi Palmor a dirigé le ministère de la justice de 2014 jusqu’à son licenciement l’année dernière. Sous sa direction, le ministère israélien de la justice «a demandé à Facebook de censurer le discours légitime des défenseurs des droits humains et des journalistes parce qu’il était jugé politiquement indésirable», l’accuse un groupement d’organisations de la société civile palestinienne.

Ce groupement a condamné le choix de Palmor, mettant en garde contre son rôle potentiel dans le musellement de la liberté d’expression et la censure des défenseurs des droits humains, en particulier les voix palestiniennes, arabes et musulmanes sur la plateforme.

La promotion concomitante de deux personnalités à la réputation sulfureuse tend à établir une fausse symétrie dans le traitement du conflit israélo-arabe, alors que le parachutage de la yéménite tend à cautionner, de manière sous-jacente, un possible comportement abusif de l’israélienne.
Retour sur ce personnage intrigant, «l’imposture du printemps arabe», première femme arabe titulaire du Prix Nobel de la Paix, au lancement de la séquence dite du «printemps arabe».

Tawakkol Karman: l’imposture du «printemps arabe»

En tant que Prix Nobel de la Paix, elle a donné sa caution à une guerre;
En tant que femme, elle a rallié le pays le plus régressif en matière des Droits de la femme;
En tant que yéménite, elle a rallié les agresseurs de son propre pays, la coalition des pétromonarchies, les pays les plus riches du Monde arabe, contre le plus pauvre d’entre eux.

Une telle forfaiture mériterait une dégradation. Mais dans le règne du pétrodollar, le dollar est Roi, le pétrole aussi et qu’importe si les grands principes moraux sont bafoués.

L’auteure de cette triple imposture n’est autre que Tawakkol Karmane, membre du parti Al Islah, la branche yéménite des Frères Musulmans; un fait occulté par le chorus des laudateurs lors de son attribution de cette distinction, sans doute en raison de la lune de miel entre le bloc atlantiste et les néo-islamistes en vue de geler la revendication arabe sur les débris de la portion congrue de la Palestine.

Pis, Tawakkol Karmane était demandeuse, offerte aux pétrodollars saoudiens. Unique femme membre de la confrérie des Frères Musulmans à avoir décroché un Prix Nobel de la Paix dans l’histoire de l’humanité, Tawakkol Karmane a ainsi rallié l’Arabie saoudite dans la guerre du Yémen contre son propre pays, dans une démarche singulière qui révèle sa triple imposture.

L’activiste yéménite s’était distinguée par ses critiques incisives contre le royaume saoudien et ses ingérences permanentes dans la vie politique du Yémen, ainsi que pour son rôle dans le soulèvement contre le précédent régime du Général Ali Abdallah Saleh, ancien protégé de la dynastie wahhabite.

Indice d’une grave confusion mentale, Tawakkol Karmane, première femme arabe à être distinguée du prestigieux Prix Nobel de la Paix, s’est ralliée au régime le plus régressif concernant les droits de la femme.

Sans la moindre objection sur le statut ultra restrictif de la femme en Arabie saoudite, sans la moindre préoccupation quant à une possible réforme future du statut de la femme saoudienne, ni non plus sur une promesse d’aide à la libéralisation du statut de la femme au Yémen où 57 % des femmes, analphabètes, subissent la loi patriarcale du «mariage forcé».

Tawakkol Karmane a donné son accord pour «servir de passerelle entre la jeunesse yéménite et le gouvernement de Ryad». Sans le moindre marchandage. Par sectarisme en ce que la pasionaria yéménite de la liberté est en fait un membre influent du parti Al Islah, l’émanation yéménite de la Confrérie des Frères Musulmans.

Tout cela au nom du «combat contre les Houthistes», précise un câble wikileaks. Mais devant la tournure des évènements, et sans doute les revers essuyés par les pétromonarchies, elle s’est revisée depuis. Mais le mal était dejà fait.

Mariée et mère de trois enfants, fille d’Abdallah Salem Karman, un ancien membre du gouvernement Ali Abdallah Saleh, longtemps sous la houlette saoudienne, elle fera sensation, en 2004, en ôtant le Niqab dans un geste spectaculaire dé défi et de libération, lors d’une conférence sur les droits humains.

Mais sous le voile de liberté perce la supercherie: Première femme arabe et deuxième femme musulmane (après Shirine Ebadi – Iran en 2003) à être nobélisée, son ONG «Women Journalist Without Chains» (Femmes journalistes sans chaînes) a reçu, en coulisses, des subventions de la NED pendant les trois années précédant le «printemps arabe de l’ordre de 150.000 dollars, sur un total de 4,5 millions de dollars aux ONG yéménites: 631.532 dollars, en 2009, et le double (1.231.318), en 2010. National Endowment for Democracy a été fondée en 1983 par le président ultra-conservateur américain Ronald Reagan

Pour compléter le tableau, elle est la soeur de Safa Karman, journaliste à Al Jazira, la chaîne transfrontière arabe du Qatar, chef de file de la contre révolution néo-islamiste dans le Monde arabe, dont le directeur de l’époque, Waddah Khanfar a d’ailleurs été désigné comme l’une des «100 personnalités les plus influentes du Monde en 2011».

L’entrée en force des amis de Georges Soros au sein du conseil de surveillance de Facebook.

Le nom de Waddah Khanfar figure aux côtés de celui du chef du parti islamiste tunisien An Nahda de Rached Ghannouchi, de l’inévitable Bernard Henry Levy, le fossoyeur de la Libye. et du «sang mêlé» Nicolas Sarkozy.

Pour prendre connaissance de la liste complète des lauréats, cf ce lien: https://www.renenaba.com/libye-an-iii-post-kadhafi-epilogue-les-laureats-du-printemps-arabe/

Waddah Khanfar, ancien interface des services américains à la tête d’Al Jazira, pantoufle désormais au sein du Conseil d’administration d’«Open Society» du milliardaire Georges Soros, un des grands financiers des cyber-activistes arabes du printemps néo-islamiste. Il préside en outre la version arabe du «Huffington Post» .

Le parcours de Waddah Khanfar résume à lui seul la confusion mentale arabe, la duplicité de son ancien employeur, le Qatar. Sous l’ère Waddah Khanfar, Al Jazeera est passé sans coup férir d’un des prescripteurs de l’ordre mondial de l’information en lanceur d’alerte des menées islamo-atlantistes contre les pays arabes. Un «indic» en somme.

Ancien journaliste de la chaine gouvernementale américaine «Voice of America», ce palestinien natif de Djénine, en Cisjordanie occupée, était parent par alliance de l’ancien premier ministre jordanien Wasfi Tall, surnommé le «boucher d’Amman» pour sa répression des Palestiniens lors du septembre noir jordanien (1970), dont il a épouse la nièce.

Cet Islamiste notoire était aussi un interlocuteur des services de renseignements de l’US Army. Une opacité typique du comportement du Qatar. Propulsé à la direction de la chaîne Al Jazeera par son ami libyen, Mahmoud Jibril, il sera remercié de la chaîne, en 2011, au terme de l’épisode libyen, mais gratifié de la distinction américaine. Maigre consolation. L’homme a quitté la scène publique, avec de substantielles indemnités, sans bruits, emportant avec lui ses secrets et sa part d’ombre, les raisons de sa gloire et de sa disgrâce.

Le printemps arabe de 2011 n’a pas fini de livrer ses secrets d’alcôve, ses magouilles, ses turpitudes et surtout ses impostures.

Mieux. Parmi les autres membres cooptés figurent deux responsables de l’«Open Society», dont le fondateur est Georges Soros:

  • Afia Asantewaa Asare-Kyei, manager à l’Open Society Initiative pour l’Afrique de l’Ouest, pilotée par l’Open Society Foundations de George Soros.
  • András Sajó, fondateur avec George Soros, de l’Université d’Europe centrale.

René Naba

Illustration en vedette : commons.wikimedia.org

La source originale de cet article est madaniya.info

Copyright © René Nabamadaniya.info, 2020

Le débat en mode «Hirak»


La thèse de Lahouari Addi est contestable

Le livre de A. Bensaâda, «Qui sont ces ténors autoproclamés du Hirak algérien ?» commence à faire des vagues, certes, mais il interpelle surtout nos consciences. Notre conscience patriotique d’abord, puis celle des citoyens aspirant à une totale liberté individuelle. Le fait de savoir que certaines organisations très impliquées dans les mouvances du Hirak soient financées par l’étranger afin de «remettre de l’ordre» dans notre pays nous est insupportable. Le Hirak n’a pas besoin de tuteurs étrangers -en tout cas cela n’a jamais été une revendication, que je sache. Ce large mouvement consensuel qui a réuni, grands et petits, autour de l’aspiration à une gestion démocratique de la cité et des libertés individuelles et collectives ne peut se laisser dérouter, sans en témoigner son agacement. Et de ce point de vue là, nous sommes tous des Bensaâda.

Notre désir d’émancipation citoyenne a émergé des pores mêmes de la société algérienne, au centre, au nord, au sud, à l’est ou à l’ouest du pays. Cette menace d’un 5e mandat du Président Bouteflika nous a tous poussé au rejet quasiment par réflexe. Mais si la mayonnaise a pu prendre, c’est parce que des signes forts de l’armée sont venus nous réconforter et encourager la lame de fond à s’emballer. Les premières semaines du mouvement ont pu donner au monde entier une image formidable d’une révolution démocratique pacifique ; son impact a fait écho, y compris aux Etats-Unis, ces dernières semaines. Ce qui a fait dérouter cette lame, c’est une sorte de surenchère politicienne, par trop «algéro-centrée», convoyée par des revendications «pan-berbéristes», d’une part, et par une alliance «contre nature» avec des islamistes qui vivent au crochet de monarchies arabes, d’autre part. Dans le reste du pays un repli de réserve s’est instauré chez les exaltés des premiers soubresauts du Hirak. Des porte-parole de fait se sont imposés – avec le soutien militant d’organes d’information sous contrôle – et de proche en proche se sont octroyés le droit d’imposer leur agenda. A partir de là une dérive idéologique s’est emparée de ce qui restait du Hirak : la seule vision politique qui se dégageait était la mise à l’écart de l’armée et la prise du pouvoir par des procédures non électives, une sorte de «directorat de la transition» avec à sa tête des individualités «acceptables» par le Hirak. De là, tout une attitude de refus hystérisant a caractérisé la scène publique : «non» à tout ce que le pouvoir propose- y compris le Covid- 19, lui a été attribué comme prétexte de démobilisation. Du côté du pouvoir, l’armée a joué son rôle de force assurant la transition politique, jusqu‘à l’élection de M. Tebboune. Ce dernier promet de mettre en œuvre les revendications du Hirak initial et comme signe de bonne volonté entreprend une révision de la Constitution allant dans ce sens, en vue de la faire débattre puis la soumettre à référendum.

Les raidissements politiciens d’un Hirak «algéro-centré» sont réitérés, de semaine en semaine, sans qu’une issue politique sérieuse apparaisse. Le Hirak ne pouvant plus être efficace sous sa forme de «rébellion permanente», il fallait parvenir à l’organiser. Les nombreuses tentatives ont quasiment toutes échoué. Un mouvement sans programme et dont la seule vision est le refus de la seule force qui a mis en échec l’une des plus grandes armées au monde afin d’arracher l’indépendance nationale ne peut déboucher sur une forme d’organisation saine. Il y a même lieu de constater que cette impossible organisation sous une forme institutionnelle connue, du moins, arrange les tenants du «tout ou rien» qui deviennent menaçants et qui font prendre des risques forts de déstabilisation au pays. Pourtant le calendrier du pouvoir est simple et il suffit d’un réel engagement pour en prendre le contrôle : débats sur l’enrichissement de la constitution et sa légitimation, préparation des élections des instances représentatives nationales (Assemblée nationale, Sénat) puis les municipales. Voilà de quoi faire pour occuper le terrain sur la base de programmes politiques clairs et mobilisateurs. Les prochaines chambres peuvent réunir une majorité de représentants du peuple issus, pour une large part, du mouvement hirakiste. Pourquoi essayer d’en dissuader les compatriotes ? D’autant plus qu’il n’y a pas de démarche plus démocratique.

C’est à tenter de démêler tout cela que le livre de M. Bensaâda apporte des pistes de réflexion basées sur des faits tangibles et vérifiables par tous. Si ces faits sont avérés, alors l’argument du pouvoir consistant à aiguiser la vigilance patriotique contre les menaces d’immixtion étrangères pesant sur notre destin national deviennent claires et décodables. On conspire contre notre pays et des compatriotes aveuglés par le pouvoir facilitent le travail de nos «anges gardiens». Quel Hirak a demandé cela ?

Une seule voie s’offre à nous, par amour pour notre patrie soyons vigilants et œuvrons pour que l’avenir nous appartienne. Comment y arriver ? Tout simplement, comme tous les pays démocratiques au monde en passant par des élections (à la transparence garantie et surveillée), suivant un calendrier clair et transparent. L’actuel président s’y engage, prenons-le au mot.

par Salah Lakoues

Pourquoi les réponses des Palestiniens au projet d’annexion israélien sont-elles si dérisoires?


L’armée israélienne se prépare à l’annexion de la Cisjordanie, et aux réactions palestiniennes, bien que les appels à l’action contre l’État d’occupation risquent de rester vains dans les circonstances actuelles.

Il est, en effet, peu probable que les Palestiniens s’engagent dans des activités contre Israël pour diverses raisons, les principales étant le rejet par l’Autorité palestinienne de la résistance armée (le président Mahmoud Abbas est prêt à contrecarrer les attaques contre l’État colonisateur), la mauvaise situation économique et la crainte du Fatah de voir le Hamas prendre le contrôle de la Cisjordanie.

Le compte à rebours de l’annexion commence début juillet, et les services de sécurité israéliens estiment que si l’annexion a bien lieu, la résistance armée reprendra, tant en Cisjordanie qu’en Israël, et qu’elle pourrait provoquer l’effondrement de l’Autorité palestinienne. Une nouvelle intifada pourrait se déclencher.

L’armée et les services de sécurité israéliens ont évidemment envisagé la possibilité d’une escalade post-annexion, et s’entraînent à faire face aux différents scénarios qui pourraient voir le jour dans les territoires palestiniens occupés. Les Israéliens sont très inquiets des coûts des plans du gouvernement, qu’ils soient financiers et économiques ou en termes de sécurité et d’escalade sur le terrain.

Les experts israéliens en matière de sécurité et d’économie estiment qu’il en coûtera à l’État près de 288 millions de dollars pour faire face à l’opposition palestinienne à l’annexion. Une telle somme, basée sur les dernières données, déstabiliserait l’économie israélienne. En outre, dans le pire des cas, le recrutement des troupes supplémentaires nécessaires sur le terrain coûterait environ 28,8 millions de dollars par bataillon ; chaque bataillon opérationnel coûte 17 millions de dollars par an, plus 11,5 millions de dollars pour les salaires.

Au cours de l’opération Bouclier défensif en 2002, en Cisjordanie seulement, les forces de défense israéliennes avaient recruté cinq divisions, trois régulières et deux de réserve, et chaque réserve comptait 20 à 25 bataillons, coûtant des millions et des millions de dollars. Il faut ajouter à ces dépenses le coût de la police des frontières. Plus l’intifada durera, plus son coût augmentera.

De plus, des millions de dollars seront nécessaires pour moderniser les infrastructures et fournir des armes et des munitions spécifiques aux soldats et aux tireurs d’élite pour les manifestations. Le cauchemar de la sécurité israélienne est que les forces de sécurité palestiniennes se joignent aux opérations contre les colons illégaux et les mouvements de l’armée sur les principales routes de Cisjordanie. Si cela se produisait, les Israéliens seraient obligés, selon les analystes, de mobiliser 10 bataillons de réserve d’ici la fin de 2020, car alors les Palestiniens n’auraient aucune raison d’arrêter leurs opérations contre Israël.

Cependant, ce ne sont pas ces prévisions qui inquiètent le plus les Israéliens qui s’opposent à l’annexion ; tout le projet leur semble néfaste, tant au plan moral et politique qu’au plan sécuritaire. Rien n’est gratuit en politique, et le plan d’annexion va vite devenir un casse-tête pour Israël.

Ce qui les inquiète le plus est qu’elle pourrait susciter une confrontation armée à la frontière nord du Liban et des actions offensives de citoyens palestiniens en Israël même, comme cela s’est produit au début de la seconde Intifada (Al-Aqsa), ce qui en alourdirait encore le prix. Elle pourrait également avoir des conséquences régionales.

Certes, l’AP n’a pas vraiment envie de rompre ses liens avec Israël et ne veut pas perdre son pouvoir politique et économique du fait d’une escalade généralisée. Mais la principale menace pour Israël n’est pas l’AP ; c’est l’opinion publique palestinienne. C’est un véritable défi, et l’AP aura du mal à tenir sa promesse selon laquelle l’arrêt de la collaboration en matière de sécurité avec les autorités d’occupation ne s’accompagnera pas d’une vague d’escalade.

La tension en Cisjordanie, et la mort d’un soldat de la brigade Golani frappé par une pierre dans la ville de Ya’bad, laissent penser que des opérations de résistance armée se préparent, qu’il s’agisse d’escalades organisées ou non. L’attaque a eu lieu pendant une période relativement calme pour Israël, qui a connu très peu d’attaques hostiles, même s’il y a eu quelques jets de pierres et quelques cocktails Molotov. Ces derniers incidents ont envoyé à Israël le message que toute confrontation avec la résistance palestinienne engendrera de nouvelles tensions et de nouveaux problèmes de sécurité.

Le calme relatif qui a régné en Cisjordanie au cours de la dernière décennie soulève d’ailleurs des questions sur la coopération de l’AP avec Israël et sur sa propre stabilité économique. Malgré le statu quo politique avec Israël, l’ère présidentielle d’Abbas, qui dure depuis 2005, a été caractérisée par des crises persistantes : Israël a lancé trois grandes offensives militaires contre Gaza en 2008-2009, 2012 et 2014 ; le « soulèvement au couteau » de 2015 ; la crise de la mosquée Al-Aqsa de 2017 ; le déménagement de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem en 2018 ; et les récents développements dramatiques de « l’accord du siècle » ainsi que la crise du coronavirus.

Les avertissements stratégiques d’Israël ont ponctué ces crises pour les empêcher de dégénérer en un soulèvement armé de l’importance de l’Intifada d’Al-Aqsa de 2000 ou en un troisième soulèvement populaire de l’importance de la Première Intifada de 1987. La menace d’une nouvelle intifada ne s’est pas concrétisée. Cette constatation nous amène à mettre en cause ce qu’on pourrait appeler l’étrange silence et la haine profonde de l’AP à l’égard de la lutte armée contre Israël, ainsi que de sa peur de voir le Hamas se renforcer et prendre le contrôle de la Cisjordanie.

L’absence de toute véritable réponse palestinienne à l’agression israélienne est due en grande partie au fait que le peuple ne fait plus confiance à ses dirigeants. Pour lui, les hauts fonctionnaires de l’AP sont corrompus et sont un obstacle à la renaissance des institutions politiques palestiniennes. Les sondages d’opinion donnent une indication claire de cette défiance, avec plus de 60 % des Palestiniens qui attendent avec impatience le départ de Mahmoud Abbas. L’AP est incapable de mobiliser le soutien du public pour les actions qu’elle promeut et cela explique pourquoi les réactions officielles au projet d’annexion d’Israël sont si inconsistantes.

Adnan Abu Amer

Article original en anglais : Why are Palestinian responses to the Israeli annexation plan so limited?Middle East Monitor , le 8 juin 2020.

Traduction : Dominique Muselet pour Chronique de Palestine 

Adnan Abu Amer 

La source originale de cet article est Middle East Monitor

Copyright © Adnan Abu AmerMiddle East Monitor, 2020

Égypte. Le gouvernement s’acharne contre la famille d’Alaa Abdel Fattah


Depuis septembre 2019, Alaa Abdel Fattah, icône du printemps égyptien de 2011 est de nouveau sous les verrous, après avoir purgé une peine de cinq ans d’emprisonnement. Sa famille qui se bat pour sa libération fait à son tour l’objet de la violente répression menée par le gouvernement d’Abdel Fattah Al-Sissi contre toute opposition politique.

Laila Soueif, la mère d’Alaa Abdel Fattah, et ses deux sœurs Sanaa et Mona, devant la prison où il est enfermé
Mona Seif/Facebook

Mardi 23 juin, Sanaa Seif a été enlevée en plein jour par les services de sécurité égyptiens alors qu’elle allait porter plainte contre l’attaque dont elle et sa sœur avaient été victimes la veille devant la prison de Tora. Quelques heures plus tard, elle était accusée par le procureur général de la Sûreté de l’État d’incitations à des actes terroristes, de diffusion de fausses informations et de mauvais usages des réseaux sociaux visant à diffuser des idées terroristes. Elle est détenue pour au moins quinze jours, mais personne ne sait où.

Cet épisode n’est que le dernier en date depuis l’arrestation d’Alaa Abdel Fattah, militant égyptien et une des figures de la révolution de 2011. Il est arrêté en 2014 et condamné à quinze ans de prison en première instance. La cour d’appel réduit sa peine à cinq ans d’emprisonnement. En mars 2019, il sort de prison, mais reste placé sous contrôle judiciaire. Le 29 septembre 2019, comme tous les soirs il se rend au poste de police de Dokki, mais il est retenu. Alaa Abdel Fattah est à nouveau emprisonné. En octobre 2019, Amnesty International informe qu’il a été torturé par des gardiens de la prison.

En mars 2020, Alaa Abdel Fattah est toujours détenu, dans l’attente de son procès. La pandémie de Covid-19 amène les autorités égyptiennes à interdire les visites des familles aux prisonniers. Plusieurs appels sont lancés pour demander la libération des prisonniers politiques, car les prisons sont surpeuplées et les détenus n’ont pas de protection sanitaire pour faire face au coronavirus. Privé de contacts, de nourriture, de médicaments, Alaa Abdel Fattah démarre une grève de la faim de 36 jours.

Sa mère, Laila Soueif, professeure de mathématiques à l’université du Caire, attend tous les jours devant la prison de Tora pour pouvoir donner des médicaments à son fils. Elle dort sur le trottoir pendant une semaine. Sa photo fait le tour du monde. Le 17 mai, Lina Attalah, rédactrice en chef du dernier média indépendant, Mada Masr, se rend sur place pour l’interviewer. La journaliste est arrêtée par la police alors qu’elle prenait des photos. Elle est libérée sous caution quelques heures plus tard. Lina Attalah et son équipe n’en sont pas à la première intimidation de ce genre.

Le combat de la famille d’Alaa Abdel Fattah se poursuit. L’audience du procès est encore une fois reportée. Lundi 22 juin 2020, Laila Soueif et ses filles Mona et Sanaa passent la nuit devant la prison, car elles attendent une lettre écrite d’Alaa qui puisse les rassurer. Elles sont attaquées dès l’aube par un groupe de femmes envoyées par les autorités qui les frappent avec des bâtons. Le lendemain elles se rendent au bureau du procureur général pour porter plainte. Sana Soueif, la cadette, n’en ressort pas et se retrouve en prison.

L’acharnement des autorités sur cette famille d’intellectuels et de militants atteint un degré rarement égalé. La situation en Égypte se détériore tous les jours. Plus personne dans le pays n’ose s’opposer aux dérives autoritaires du gouvernement d’Abdel Fatah Al-Sissi.

RÉBECCA DEVINE

https://orientxxi.info/magazine/egypte-le-gouvernement-s-acharne-contre-la-famille-d-alaa-abdel-fattah,3990

Bouteflika, le fil d’Ariane


Afficher l’image source

La demande pressante de l’audition de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika est un sujet récurrent du débat public. La revendication resurgit avec force à la faveur du procès de l’ancien patron du FCE, Ali Haddad, qui a entraîné dans ses démêlés judiciaires les anciens Premiers ministres, Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, d’anciens ministres et plusieurs cadres de ministères.

Durant les premières auditions, tous ces prévenus qui ont fait partie du clan présidentiel et du cercle rapproché du règne bouteflikien se sont gardés, pour des raisons évidentes, de mêler, de près ou de loin, leur mentor aux faits de corruption institutionnalisée qui leur sont reprochés par la justice.

Pourtant, dans le discours officiel ambiant depuis le 4e mandat et jusqu’au départ de Bouteflika, les voix autorisées à s’exprimer sur la santé du Président et sa capacité mentale à gérer le pays ont défendu avec un zèle et un cynisme inégalés la thèse d’un Président aux commandes de l’Etat, informé des petits et des grands dossiers de la vie de la nation et assumant ses responsabilités constitutionnelles de façon pleine et entière.

L’aveu (incontrôlé ?) de l’ancien Premier ministre, Abdelmalek Sellal, devant le juge lors de la dernière audition, confessant que c’est lui qui gérait les dossiers politiques à la place du chef de l’Etat, démonte l’argumentaire officiel du Président qui préside et décide. Comment un Président qui ne pouvait pas assumer ses activités protocolaires les plus routinières pouvait-il gérer les dossiers économiques et sociaux complexes dans un pays ébranlé par la crise et accentuée par la mauvaise gouvernance ?

Ce mea culpa, bien tardif, tient lieu beaucoup plus d’une stratégie de défense des prévenus, pour se dédouaner de leurs responsabilités dans la gestion de la sphère économique, donc des dérives et des dossiers de corruption qui sont entre les mains de la justice, que d’une quelconque volonté de dévoiler les dessous de l’exercice du pouvoir.

Ce n’est assurément pas pour situer les responsabilités des différents acteurs dans le naufrage du pouvoir de Bouteflika. Il ne leur reste alors plus que cette dernière carte de l’implication de Bouteflika, dont la défense exige le témoignage à la barre. Au tout début du procès, à la demande de la défense, le tribunal avait concédé un geste qui n’avait pas connu de suite en convoquant à la barre Saïd Bouteflika sans pouvoir lui soutirer le moindre témoignage.

Le frère cadet du Président avait quitté précipitamment le tribunal pour rejoindre sa cellule et suivre, depuis lors, le déroulé des événements, physiquement loin du palais de justice, mais bien présent dans les plaidoiries et le cours du procès qui le présentent, lui et son frère Président, comme le fil d’Ariane des scandales qui éclaboussent le règne de Bouteflika.

Aujourd’hui que leurs têtes sont mises à prix avec de lourdes condamnations prononcées à leur encontre par la justice, le carré des fidèles parmi les fidèles de Bouteflika, dont les parcours sont associés à son règne, se défaussent comme ils le peuvent contre leur géniteur pour tenter de s’extirper des griffes de la justice en se présentant comme de simples exécutants d’un pouvoir hyper-présidentialiste monopolisé entre les mains d’un seul homme : Abdelaziz Bouteflika.

Si la justice n’a pas osé franchir le pas de convoquer à la barre l’ancien Président déchu, ce n’est assurément pas par souci humanitaire, comme on l’a entendu ici et là, mais c’est bien plus pour d’autres motivations, plus politiques, qui tiennent au deal qui aurait été conclu entre les nouvelles autorités ayant assuré la vacance du pouvoir après la chute de Bouteflika et le clan présidentiel et son chef par procuration Saïd Bouteflika.

Après la disparition de Gaïd Salah et l’élection du président Abdelmadjid Tebboune, qui ne garde pas un bon souvenir des responsabilités gouvernementales assumées sous le règne de Bouteflika, particulièrement son éviction par la petite porte après quelques semaines à peine passées à la tête du gouvernement, le terrain est théoriquement dégagé pour lever l’immunité tacite dont jouit l’ancien Président. Ne pas donner suite à cette demande insistante qui fait consensus aujourd’hui, c’est reconnaître que le clan bouteflikien est toujours présent et aussi puissant dans les centres décisionnels de l’Etat.

.Source: elwatan.com

https://www.operanewsapp.com/detail/e1fcc0ff627dbebeec701277c5d20325_dz-bouteflika-le-fil-dariane?

« Hot Maroc », chronique d’une presse diffamatoire


Le roman Hot Maroc de Yassin Adnan se déroule entre la dernière décennie du règne de Hassan II et la première décennie du règne de Mohamed VI (jusqu’à 2009). Écrit en arabe et publié au Maroc en 2016, le livre, qui vient d’être traduit en français, est une chronique attrayante et sarcastique des changements, des défaites et des contradictions politiques et sociales que vit alors le Maroc. Des paraboles jusqu’à Internet en passant par les «années de plomb» jusqu’à la «nouvelle ère» du règne de Mohamed VI, bienvenue dans ce Maroc chaud.

C’est à travers le personnage central de Rahal Laaouina que Yassin Adnan fait le diagnostic des tares de la société marocaine et des maux politiques qui rongent le pays. Tout au long du roman, l’écrivain dessine les lignes de la personnalité de Rahal : timide, peureux, «évitant les lumières», «il ne se vengeait de ses ennemis qu’en rêve». Un jeune puceau, qui se contentait de «relations» imaginaires, convaincu d’avoir hérité d’une malchance qui le condamne, un homme «entouré de scénarios noirs», terrorisé par la répression et la mort.

Rahal — et avec lui le lecteur — va découvrir des points forts dans chacune de ces faiblesses. Son incapacité à avoir des relations avec des filles l’a par exemple incité à développer une aptitude impressionnante à connaître la vie des gens dans les moindres détails, se rapprochant ainsi du travail d’un indicateur : «Rahhal s’attachait à tout savoir de ses amis . Ainsi se laissait-il submerger par les rapports précis et exhaustifs qu’il s’astreignait à préparer sur eux, pour servir l’étrange amitié qu’il leur vouait. Mais qui dit amitié ne dit pas toujours amour».

Pourtant, Rahal qui avait jusque-là soigneusement évité les lumières et s’était habitué à se mouvoir dans l’ombre se retrouve soudain en plein cœur de ce qu’il avait fui, sous les projecteurs de la police et de la politique. Ainsi se met-il à travailler pour la campagne électorale du parti d’un proche du roi et à collaborer en tant qu’agent électronique des services secrets.

«MEURTRE SYMBOLIQUE» DES OPPOSANTS

Le roman aborde avec audace l’émergence des médias en ligne à la botte du pouvoir, spécialisés dans la diffamation et le «meurtre symbolique» des opposants. Des médias qui ont pullulé de manière remarquable ces dernières années. À l’instar de ce qu’on peut trouver dans d’autres pays de la région au lendemain de la vague dite des «printemps arabes», «Hot Maroc» n’est qu’un site Internet parmi d’autres, qui abritait une armada de bouchers, armés de couteaux électroniques toujours prêts à l’emploi pour affronter les «gauchistes de la dernière heure qui se languissaient encore du temps maudit des idéologies» et «ces islamistes qui se languissaient d’un califat calqué sur la prophétie» entre autres «ennemis de la patrie» parmi les journalistes opposants qui «profitent de la liberté d’expression dont jouit notre pays pour s’opposer à nos intérêts suprêmes».

Le site veille aussi à éviter «la dérive» du débat public sur Internet. Comme les autres sites de ce genre, il jouit d’un soutien haut placé, se trouve à l’abri de toute poursuite judiciaire et ne s’encombre pas du droit de réponse ou du «droit à gémir», selon l’expression de l’un des personnages.

Rahal a découvert sur le tard le pouvoir destructeur de la rumeur. Du temps de l’école, cela s’apparentait à un besoin presque physiologique, puisque gribouiller des inscriptions sur les murs des toilettes l’aidait à dépasser la constipation dont il souffrait et lui permettait de se venger des enseignants et d’autres camarades de classe qui le punissaient ou se moquaient de lui. Par la suite, c’est devenu une sorte de passe-temps, notamment lors de ses premières expériences professionnelles. Petit à petit, écrire sur les réseaux sociaux sous de faux noms pour asséner des coups aux autres est devenu sa manière de prendre enfin le contrôle de sa vie, cette vie dont il a finalement découvert qu’elle «existait ailleurs»… sur Internet :

L’Enfant du Peuple1 n’avait rien fait de plus que poster un commentaire tout simple sur le prix [de poésie] Ibn al-Wannan qu’avait reçu cette année-là Wafiq Dera’i, et le monde en avait été chamboulé. Le ministre s’était excusé. Le lauréat ne s’était pas montré à la cérémonie. Le comité qui lui avait décerné le prix avait publié un communiqué qui le dénigrait. Et une poignée d’internautes s’étaient rassemblés dans un coin du Théâtre national de Rabat pour scander des slogans outragés. La police avait brisé les côtes de six d’entre eux et en avait arrêté trois autres. Et l’agence de presse officielle avait déclaré dans un communiqué que les trois prisonniers avaient tenté d’outrepasser leur droit à une manifestation pacifique, en brandissant des pancartes qui appelaient à renverser le régime.

C’est ainsi que Rahal a compris les algorithmes de Facebook, faute d’avoir pu déchiffrer ceux de la vie. La réputation virtuelle qu’il s’est faite en menant des batailles à la Don Quichotte «contre le monde entier» le console et lui fait oublier son échec, qui lui est bien réel. Il se retrouve ainsi au cœur de l’espace public après en avoir longtemps été à la marge, sujet après avoir été un objet, bourreau après avoir été victime. Mais il perd vite le contrôle de ces «identités virtuelles» qu’il a fabriquées et avec lesquelles il a fusionné un temps. Attirant l’attention de la police politique, il ne peut plus échapper aux «renards du net, à ses vipères et ses scorpions», et passer du statut d’«amateur» à celui de «professionnel» est devenu inéluctable :

[Il] insultait des gens qu’il ne connaissait pas et avec qui il n’avait aucun lien. Peut-être même des gens qu’au fond il admirait. Mais les ordres étaient les ordres (…). Il insultait sur instructions, mais il y mettait tout son coeur et toute son âme. Pouvait-on faire preuve de plus de loyauté dans son métier? Se consacrer tout entier à insulter des gens avec qui on n’a aucun lien, seulement parce que notre devoir nous oblige à le faire à la perfection?

UNE JUNGLE SOCIALE SOUS LE DESPOTISME

Le lexique animalier a été amplement utilisé par l’auteur de  Hot Maroc  (pas moins d’une quarantaine d’animaux en tout), soit pour décrire des personnages, soit pour nommer des partis politiques (le «Parti de la chamelle», le «Parti du héron», etc.). Une jungle sociale et politique qui se meut dans une anarchie totale, marquée par la détérioration de l’éducation, de la santé publique, du logement et de la justice, par une économie rentière, la corruption et la fraude électorale, ainsi que la mise des partis politiques sous la coupe du pouvoir et les violences à l’université (entre factions de gauche et islamistes). Sans oublier la prostitution, le chômage, l’émigration, les libertés individuelles… Aucune tare sociale, économique ou politique n’a échappé à la plume assassine et sans fioritures de l’auteur.

Bien que ce dernier accompagne son roman du traditionnel avertissement quant au caractère «purement fictif» de l’histoire et des personnages, le lecteur un tant soit peu connaisseur de la réalité marocaine aura du mal à ne pas faire le lien entre certains événements et protagonistes du roman, et certains faits et personnalités réels. À croire que l’imagination de Yassin Adnan était incapable de dépasser la réalité marocaine. Le roman met ainsi en scène le pays à la fin des années 2000, lorsque Fouad Ali El-Himma — un ami du roi et son actuel conseiller — tente de dominer le paysage politique du pays en créant le Parti authenticité et modernité (que l’on retrouve dans le roman sous le nom suggestif de «Parti de la pieuvre»). Un parti qualifié alors de «nouvel arrivant» — ou «le nouveau chiffre» selon l’expression utilisée dans Hot Maroc, afin de contrer les islamistes (représentés par le «Parti de la chamelle») :

Un parti créé dans des circonstances obscures par des milieux encore plus obscurs, un parti qui avait mobilisé une escouade de gauchistes à la retraite, de féministes immorales et d’hommes d’affaires corrompus, une poignée de notables, et un gang des plus célèbres courtiers électoraux du pays, en y ajoutant aussi des opportunistes de tous bords, tout cela dans le seul but d’empêcher son adversaire d’accéder au pouvoir.

C’est ainsi que Rahal se retrouve au cœur d’une campagne électorale anticipée pour le compte du parti (de l’ami) du roi, face au parti islamiste. Une campagne que Yassin Adnan a su dépeindre de manière caricaturale, comme à travers l’épisode du plat des escargots. Ce plat est vendu au Maroc par des commerçants ambulants. Afin de gagner leurs faveurs, le roi leur avait alors distribué des chariots gratuitement… Ce qui avait poussé les islamistes à émettre une fatwa décrétant le plat des escargots illicite! Ainsi ce mets était-il devenu un enjeu électoral, utilisé par l’auteur afin de montrer la vacuité des thèmes électoraux, expliquer l’abstentionnisme et souligner l’absence de toute pensée intellectuelle ou idéologique, sans parler de la propagation de la corruption et du clientélisme et l’échec des programmes de développement royaux.

Hot Maroc a réussi à parler de tabous sociaux et politiques rarement abordés au Maroc, et pas seulement dans le cadre romanesque. Dans cette comédie riche et sarcastique, fruit d’une recherche manifeste (historique, politique, urbaine…), Adnan nous plonge à la fois dans les méandres de la société marocaine et dans les origines des problèmes psychologiques de son protagoniste. Mais si l’on a compris les raisons de l’introversion de ce dernier et ses conséquences, les complexités de la première demeurent à la fois inintelligibles et insolubles. Après nous être tournés vers le bestiaire pour saisir l’humain, vers quoi devons-nous nous tourner?

HICHAM MANSOURI Membre du comité de rédaction

Journaliste marocain réfugié politique en France. Cofondateur de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation…

https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/hot-maroc-chronique-d-une-presse-diffamatoire,3992

Lahouari Addi, la NED et les autres


Depuis la publication de mon livre, M. Lahouari Addi s’est publiquement exprimé à trois reprises. Et à trois reprises, il s’est comporté en Docteur ès insultes, ce qui en dit long sur le sociologue qui veut instaurer la démocratie et les bonnes manières en Algérie. Car, qu’on se le dise, les diplômes et l’éducation sont deux choses complètement différentes.

Ainsi, après les « doubab » et « sinistre personnage », voilà qu’il récidive, dans un entretien publié par le journal Reporters [1], avec des expressions un peu plus élaborées, du genre : « il ne connaît pas le b.a.ba de la science politique », « Il n’est pas universitaire », « Bensaada n’a aucun argument », « il ne sait pas de quoi il parle », etc.

Ne ratons pas l’invitation : prenons la formule « il ne sait pas de quoi il parle » et essayons de voir à qui elle peut bien s’appliquer en reprenant quelques-unes des déclarations de l’illustrissime et grandissime professeur.

A- La NED

Lahouari Addi : « La NED est un think tank (club de réflexion) créé et financé par le parti républicain à Washington au lendemain de la chute du Mur de Berlin. »

Ah, les « b.a.ba de la science politique »! Autant d’erreurs dans une même phrase est un record inégalable. Ce n’est même pas digne d’un étudiant de première année, alors que dire d’un « professeur »!

1- La NED n’a pas été créée au lendemain de la chute du Mur de Berlin

La chute du mur de Berlin [2] a eu lieu dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989.

Encadrée par le « National Endowment for Democracy Act », la National Endowment for Democracy (NED) a été créée le 18 novembre 1983 [3].  La loi a été entérinée le 22 novembre 1983 [4].

Ainsi, contrairement à ce qu’avance notre professeur, la création de la NED précède de six ans la chute du mur de Berlin!

2- La NED n’est pas un think tank

Selon les informations mentionnées sur le site de la NED : « La National Endowment for Democracy (NED) est une fondation privée à but non lucratif dédiée à la croissance et au renforcement des institutions démocratiques dans le monde. Chaque année, la NED octroie plus de 1600 subventions pour soutenir les projets de groupes non gouvernementaux à l’étranger qui œuvrent pour des objectifs démocratiques dans plus de 90 pays. » [5]

3- La NED n’est pas financée par le parti républicain

Bien qu’elle possède le statut juridique d’une association privée, la NED figure en réalité au budget du Département d’État américain. Et, comme le précise le journaliste du Monde diplomatique Hernando Calvo Ospina, son financement est soumis à l’approbation du Congrès, ce qui permet au gouvernement de se dégager officiellement de toute responsabilité. « La fondation ne saurait être considérée comme une agence ou une émanation du gouvernement des États-Unis », stipule la loi créant la NED [6].

4- La NED n’est pas uniquement reliée au parti républicain

Selon le site de la NED : « Depuis ses débuts, la NED est restée résolument bipartisane. Créée conjointement par les Républicains et les Démocrates, la NED est dirigée par un conseil équilibré entre les deux partis et bénéficie du soutien du Congrès à travers le spectre politique » [7].

D’ailleurs, la NED travaille par l’intermédiaire de quatre organismes distincts et complémentaires qui lui sont affiliés : le Center for International Private Enterprise (CIPE — Chambre de commerce des États-Unis), l’American Center for International Labor Solidarity (ACILS — Centrale syndicale AFL-CIO), mieux connu comme le Solidarity Center, le National Republican Institute (IRI) et le National Democratic Institute (NDI) [8]. Les deux derniers organismes sont respectivement liés au parti républicain et au parti démocrate.

B- L’International Forum for Democratic Studies Research Council

Lahouari Addi : « La NED voulait un débat d’idées et a créé ce Forum et aussi une revue académique Journal of Democracy, dont les articles sont consultables en ligne. J’ai publié trois articles dans cette revue et ils sont consultables en ligne, ils n’ont rien à voir avec l’idéologie de la droite américaine. La NED a mis sur pied aussi un Forum qui réunissait des universitaires de différentes tendances. »

1- Comme expliqué auparavant, la NED est bipartisane et n’est pas exclusivement dédiée à l’idéologie de la droite américaine.

2- Les articles dont parle Lahouari Addi et qui ont été publiés dans la revue de la NED, « Journal of Democracy » sont : « Religion and Modernity in Algeria » (1992), « Algeria’s tragic contradictions » (1996), « The failure of third world nationalism » (1997) [9]. Mais la publication d’études dans cette revue et l’appartenance au Forum de la NED sont deux choses différentes.

Il est important de signaler que de 1997 à 2008, soit pendant douze années, Lahouari Addi a été membre de l’International Forum for Democratic Studies Research Council, le think tank de la NED, comme indiqué dans le document en ligne.

Consulter en ligne la liste des membres de l’International Forum for Democratic Studies Research Council (1996 -2008)

Mais bien avant de faire partie du think tank de la NED, Lahouari Addi a participé à des réunions organisées par ce Forum. Cela est précisé dans le rapport de la NED relatif à l’année 1995 :

« En outre, le Forum parraine des discussions lors de déjeuners avec d’éminents penseurs et des militants démocrates. Au cours de l’année écoulée, le Forum a tenu une série de discussions axées sur le Moyen-Orient avec des universitaires Haleh Esfandiari (sur les femmes en Iran), Lahouari Addi (sur l’Algérie) et Kanan Makiya (sur l’Irak), ainsi qu’une discussion avec Robert S. Leiken (sur la démocratie dans l’hémisphère occidental). Leiken, Esfandiari et Makiya étaient des boursiers du Forum international à l’époque. Le Forum a également prévu des discussions avec Richard Rose (sur les élections russes), Bernard Lewis (sur l’islam et la démocratie) et Hyug Baeg Im (sur la mondialisation économique et la démocratie), qui ont eu lieu en octobre et novembre 1995; Le professeur Im était chercheur invité au Forum. »

Lire en ligne un extrait du rapport 1995 de la NED

On voit donc bien que le Forum favorise les rencontres entre les « penseurs » qu’il recrute et les « activistes » qui sont sur le terrain où la « démocratie » doit être installée.

Cette relation sera très bien illustrée dans les sections suivantes.

Notons au passage qu’en 1995, le Conseil d’administration de la NED comptait dans ses rangs d’illustres noms de la politique américaine. Citons en trois, à titre d’exemple :

– Zbigniew Brzezinski, théoricien stratégique belliciste, conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter

– Paula Dobriansky, qui a été sous-secrétaire d’État à la démocratie et aux affaires internationales (2001-2009) sous George W. Bush, membre du CA de Freedom House et membre fondatrice du think tank néoconservateur « Project for the New American Century » (PNAC) qui a eu une influence considérable sur l’administration Bush fils.

– Paul Wolfowitz, illustre faucon néoconservateur, secrétaire adjoint à la Défense entre 2001 et 2005 dans le gouvernement de George W. Bush, considéré comme un des cinq principaux artisans de l’invasion de l’Irak [10].

3- La NED n’a pas créé le Forum pour le débat d’idées uniquement. Le Forum a une mission bien définie au sein de la NED.

À ce sujet, voici ce qu’on peut lire dans le rapport 2001 de la NED :

« L’International Forum for Democratic Studies a été créé en tant que nouvelle division au sein de la Dotation en avril 1994. Le Forum est devenu un centre de premier plan pour l’analyse et la discussion de la théorie et de la pratique du développement démocratique et un centre d’échange d’informations sur les groupes et les institutions travaillant à maintenir la démocratie dans le monde. Par ses publications, ses conférences et ses réseaux universitaires, le Forum soutient et améliore également le programme de subventions de la NED et le Mouvement mondial pour la démocratie (World Movement for Democracy – WMD).[] Les programmes du Forum international bénéficient des conseils et de l’implication d’un Conseil de recherche composé d’universitaires et d’autres spécialistes de la démocratie du monde entier. »

Lire en ligne l’extrait du rapport NED 2001

Cette mission est encore plus détaillée dans le rapport 2017 de l’International Forum for Democratic Studies intitulé: « From ‘Soft Power’ to ‘Sharp Power’, Rising Authoritarian Influence in the Democratic World » :

« L’International Forum for Democratic Studies de la National Endowment for Democracy (NED) est un important centre d’analyse et de discussion sur la théorie et la pratique de la démocratie dans le monde. Le Forum complète la mission principale de la NED – aider les groupes de la société civile à l’étranger dans leurs efforts pour favoriser et renforcer la démocratie – en reliant la communauté universitaire avec des militants du monde entier. Par ses activités multiformes, le Forum répond aux défis auxquels sont confrontés les pays du monde entier en analysant les opportunités de transition démocratique, de réforme et de consolidation. Le Forum poursuit ses objectifs à travers plusieurs initiatives interdépendantes:

– Publier le Journal of Democracy, la plus importante publication au monde sur la théorie et la pratique de la démocratie;

– Organiser des programmes de bourses pour les militants internationaux de la démocratie, les journalistes et les universitaires;

– Coordonner un réseau mondial de groupes de réflexion; et entreprendre une gamme variée d’initiatives analytiques pour explorer des thèmes critiques liés au développement démocratique »

Lire en ligne l’extrait du rapport IFDS 2017

Comme on peut aisément le constater, il ne s’agit pas uniquement de participer à un anodin débat d’idées, mais de collaborer activement dans la mission principale de la NED, c’est-à-dire l’« exportation » de la démocratie « Made in USA ».

C- La mission de l’International Forum for Democratic Studies

Lahouari Addi : « J’ai été sollicité en raison de mes travaux académiques en compagnie de noms prestigieux comme Lisa Anderson (professeure à Columbia University, connue pour ses travaux sur le monde arabe), Filaly Ansary, directeur de la Fondation Agha Khan de Londres, Abdullahi Ahmed En-Naim, professeur de droit international à Emory University et disciple du réformateur musulman Mahmoud Taha, Saad Eddine Ibrahim, directeur du Centre de Recherche Ibn Khaldoun au Caire, etc. »

À chaque fois qu’il en a l’occasion, notre sociologue national montre qu’il a de bonnes fréquentations, un carnet d’adresses étincelant.

Parmi les noms cités, figure celui de l’Égyptien Saad Eddin Ibrahim qui est le collègue de Lahouari Addi à l’International Forum for Democratic Studies Research Council. Et, tout comme lui, il est sociologue, ancien professeur à l’université américaine du Caire. Saad Eddin Ibrahim est le fondateur du « Ibn Khaldun Center for Development Studies », une ONG égyptienne financée par la NED, comme le montre les rapports de la NED.

Lire en ligne le rapport 2009 – Égypte –  de la NED (exemple)

Saad Eddin Ibrahim a été membre du conseil consultatif du « Project on Middle East Democracy » (POMED) [11], un organisme qui travaille de concert avec Freedom House [12] et qui est financièrement soutenu par la NED et l’Open Society de G. Soros [13].

C’est POMED qui avait décerné un prix, en octobre dernier, à Sofiane Djilali [14]. M. Saad Eddine a lui aussi été honoré, mais par Freedom House, en 2002 [15].

Saad Eddin Ibrahim

L’étude du cas Saad Eddine Ibrahim est très intéressante dans la mesure où elle illustre bien cette contribution à la mission principale de la NED, à savoir « aider les groupes de la société civile à l’étranger dans leurs efforts pour favoriser et renforcer la démocratie en reliant la communauté universitaire avec des militants du monde entier ».

Tout d’abord, signalons que Saad Eddin Ibrahim a été très impliqué dans le « printemps » égyptien [16]. Il a été en contact étroit avec les cyberactivistes ONGistes égyptiens, qui ont été formés par les différents organismes d’« exportation » de la démocratie et qui ont été le fer de lance de la contestation de la place Tahrir [17].

Voici quelques photographies illustrant ces connivences :

Saad Eddin Ibrahim et les jeunes activistes égyptiens

1- Bassem Samir; 2- Sherif Mansour; 3- Saad Eddin Ibrahim; 4- Dalia Ziada; 5- Israa Abdel Fattah

1- Bassem Samir, membre de l’« Egyptian Democratic Academy » (EDA) [18], une ONG largement subventionnée par la NED.

2- Sherif Mansour, responsable des programmes de Freedom House de la région MENA (Middle East and North Africa). Il a été en contact étroit avec Ahmed Maher et Mohamed Adel, deux leaders du « Mouvement du 6 avril » égyptien [19].

3- Saad Eddin Ibrahim, le « collègue » cité par Lahouari Addi.

4- Dalia Ziada, cyberactiviste, membre de l’« Ibn Khaldoun Center for Development Studies » dirigé par Saad Eddin Ibrahim

5- Israa Abdel Fattah, surnommée la « Facebook Girl », cofondatrice avec Ahmed Maher du Mouvement du 6 avril. Avec Bassem Samir, elle est membre de l’ « Egyptian Democratic Academy » (EDA)[20]. Tout comme Saad Eddin Ibrahim, elle a été honorée par Freedom House qui lui a octroyé, en juin 2010, le prix « New Generation » [21].

Israa Abdel Fattah posant avec son prix décerné par Freedom House

1- Sherif Mansour (Freedom House); 2- Mohamed Adel (Mouvement du 6 avril).

Mohamed Adel a reconnu avoir été formé par CANVAS (Serbie) en 2009 en compagnie d’un groupe d’Égyptiens et d’Algériens.

Sherif Mansour (Freedom House) en discussion avec Hillary Clinton

Dalia Ziada et Bill Clinton

Hillary Clinton et Bassem Samir

Les relations entre Saad Eddin Ibrahim, membre de l’International Forum for Democratic Studies Research Council, et les jeunes activistes ONGistes égyptiens donne une idée précise sur le modus operandi de la NED et de ses structures.

En y prêtant attention, on remarque une similitude avec la scène algérienne. Une participation à l’International Forum for Democratic Studies Research Council, des ONG algériennes financées par la NED et des activistes algériens formés par les organismes américains d’«exportation » de la démocratie.

« J’ai été sollicité en raison de mes travaux académiques en compagnie de noms prestigieux » a déclaré Lahouari AddiJ’y ajouterai une petite précision : « des noms prestigieux qui sont rémunérés pour contribuer à la politique américaine d’exportation de la démocratie dans leurs propres pays ».

Avez-vous compris de rôle de la NED, monsieur le professeur?

D- L’histoire du CV de Lahouari Addi

Lahouari Addi : « Ahmed Bensaada n’a jamais lu mon CV et il ne sait pas de quoi il parle. Il ne sait pas comment fonctionnent les institutions de recherche et l’université en Occident. »

Non, M. Addi. J’ai bien lu et étudié vos différents CV. Ceux qui sont publiés sur les sites des institutions où vous avez œuvré. En plus, je les ai téléchargés et archivés, comme j’ai coutume de faire pour tout ouvrage que j’écris au cas où les documents seraient modifiés entre-temps.

Voici un extrait de votre CV institutionnel publié sur le site du laboratoire Triangle (UMR 5206) de l’ENS de Lyon :

Lire en ligne le CV institutionnel complet de Lahouari Addi

Comme on peut le constater, tous les séjours académiques de Lahouari Addi aux États-Unis y sont mentionnés. Mais il n’y a aucune trace de son appartenance à l’International Forum for Democratic Studies Research Council, le think tank de la NED, où il a été membre de 1997 à 2008.

Alors, M. le grand professeur, vous qui savez parler et qui connaissez le fonctionnement des institutions de recherche et de l’université en Occident, pouvez-vous nous expliquer ce « petit oubli »?

E- À propos des « figures » du Hirak

Lahouari Addi : « Une grande partie des Algériens, pas tous évidemment, s’est reconnue dans l’offre politique de Karim Tabou, Mustapha Bouchachi, Assoul Zoubida, Mohcene Belabbès, Kaddour Chouicha, Fodil Boumala et d’autres encore. »

Que veut dire « Une grande partie des Algériens, pas tous évidemment »? Avez-vous réalisé des sondages pour connaître l’avis des Algériens? Comment se fait-il qu’un professeur aussi « brillant » que vous puisse proférer de telles énormités et décider à la place du peuple algérien?

En plus, je vois que la liste de vos élus s’est allongée par rapport à celle que vous avez décrétée en mars 2019. Et à voir certains nouveaux noms, vous confirmez admirablement bien tout ce que j’ai développé dans mon livre.

Vous prétendez que le Hirak n’a pas de leader, mais vous vous comportez en Grand Manitou de ce mouvement populaire. C’est vous qui décidez de la proportion de la population qui est d’accord avec vous, du type de voie à choisir et des personnes qui doivent conduire le peuple vers la « lumière ». Et tous ceux qui osent vous contredire sont des « doubabs », n’est-ce pas? Et vous prétendez que le Hirak n’a pas de ténors?

Et puis qui sont ces personnes que vous sortez de votre chapeau de magicien à chaque fois? Vous n’avez pas encore compris que ce n’est pas à vous de dire qui doit être quoi ou qui doit faire quoi? Le Hirak vous aurait-il désigné « guide suprême » et on n’est pas au courant?

F- À propos des pour et des anti Hirak

Lahouari Addi : « Ahmed Bensaada montre qu’il est hostile au Hirak et qu’il soutient le régime.»

Le grand Manitou s’est prononcé. C’est lui qui décide qui est pour et qui est contre le Hirak. Par n’importe quel Hirak, son Hirak! L’inquisition, l’excommunication et le takfirisme tous réunis dans les propos de l’immense sociologue.

Mais qui vous a donné le droit de juger les gens? Êtes-vous le gardien d’un temple que vous avez édifié autour de vos ambitions et de vos lubies? C’est vous qui distribuez et tamponnez les cartes d’adhésion au Hirak?

« Soutenir le régime »! Quel argument M. le grand professeur! La reductio ad Hitlerum dans toute sa splendeur!

Mais dites-moi, si je travaille avec le « régime », avec quel régime travaillez-vous lorsque vous vous réunissez pendant douze ans dans les bureaux de la NED? Vous avez une petite idée ou faut-il qu’on vous aide à trouver la réponse?

Lorsque vos travaux [22] sont cités par la RAND corporation [23], avec quel régime travaillez-vous?

Lorsque vous publiez un article intitulé « Algeria’s Army, Algeria’s Agony » [24] (L’armée de l’Algérie, l’agonie de l’Algérie) dans « Foreign Affairs » [25], un des magazines américains les plus influents de la politique étrangère des États-Unis, pour quel régime travaillez-vous?

G- La liberté d’expression selon Lahouari Addi

Lahouari Addi : « Dès que les conditions politiques s’éclairciront dans notre pays, je déposerais plainte contre l’auteur et contre la maison d’édition. »

En plus de la sociologie, Lahouari Addi semble être un spécialiste de la météo politique en Algérie. Lui qui se targue de plaider pour la libération de tous les détenus d’opinion, il veut en mettre d’autres sous les barreaux dès que les éclaircies arriveront. Des tribunaux populaires seront alors organisés pour juger ceux qui n’auront pas la carte d’adhésion au Hirak spécialement tamponnée par le Grand Manitou en personne.

Sachez, M. le sociologue, que l’Algérie nouvelle n’a pas besoin de personnes hautaines, imbues d’elles-mêmes et qui usent de l’insulte au lieu de l’argument. Notre jeunesse s’est révoltée pour que les citoyens se respectent et respectent les idées d’autrui sans les disqualifier lorsqu’ils ne partagent pas leurs opinions. En vous comportant de la sorte, vous n’êtes pas différent de la 3issaba (bande mafieuse) qui a été emportée par le tsunami populaire. Le Hirak est une vraie bénédiction pour notre pays, mais il ne faut pas qu’il soit souillé par les « exportateurs » de la démocratie dont l’agenda n’œuvrent ni pour l’intérêt de notre pays ni pour celui de notre peuple.

Alors, M. Addi, qui de nous deux ne sait pas de quoi il parle ?

Ahmed Bensaada

Notes :

[1] Salim Koudil, « Entretien Lahouari Addi « je déposerais plainte contre l’auteur et la maison d’édition », Reporters, 22 juin 2020, https://www.reporters.dz/entretien-lahouari-addi-je-deposerais-plainte-contre-lauteur-et-la-maison-dedition/

[2] Georges de Brulon, « Le jour où le mur est tombé: 9 novembre 1989, la nuit de Berlin », Le Figaro, 8 novembre 2019, https://www.lefigaro.fr/culture/le-jour-ou-le-mur-est-tombe-9-novembre-1989-la-nuit-de-berlin-20191109

[3] Decision, « National Endowment for Democracy », 9 septembre 1992, https://www.gao.gov/assets/510/504435.pdf

[4] National Endowment for Democracy, 20th anniversary », 20 octobre 2003, https://www.govinfo.gov/content/pkg/STATUTE-117/pdf/STATUTE-117-Pg2957.pdf

[5] NED, « About the National Endowment for Democracy »,  https://www.ned.org/about/

[6] Hernando Calvo Ospina, « Quand une respectable fondation prend le relai de la CIA », Le Monde diplomatique, juillet 2007, http://www.elcorreo.eu.org/Quand-une-respectable-fondation-prend-le-relais-de-la-CIA

[7] Voir Réf. 5

[8] National Endowment for Democracy (NED), «Idea to Reality: NED at 30 », http://www.ned.org/about/history

[9] Les résumés des articles de 1996 et 1997 peuvent être lus à l’adresse URL suivante : http://www.readabstracts.com/Political-science/Algerias-tragic-contradictions-The-failure-of-third-world-nationalism.html

L’index du volume de l’année 1992 du « Journal of Democracy » peut être consulté à l’adresse URL suivante : https://muse.jhu.edu/article/225488/pdf

[10] OLJ/AFP, « Dix ans après, les artisans de la guerre en Irak discrédités », L’Orient le Jour, 20 mars 2013, https://www.lorientlejour.com/article/amp/806026/Dix_ans_apres%2C_les_artisans_de_la_guerre_en_Irak_discredites#

[11] The Arab American News, « Egypt sentences opposition activist Saad Eddin Ibrahim », 8 août 2008, https://www.arabamericannews.com/2008/08/08/Egypt-sentences-opposition-activist-Saad-Eddin-Ibrahim/

[12] Freedom House: un autre organisme américain d’« exportation » de la démocratie

[13] Ahmed Bensaada, « Algérie: Youpi! Sofiane Djilali a reçu un prix! », AhmedBensaada.com, 24 octobre 2019, http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=503:2019-10-25-00-09-50&catid=46:qprintemps-arabeq&Itemid=119

[14] Ibid.

[15] Freedom House, « Freedom House Annual Report 2002 », https://freedomhouse.org/sites/default/files/inline_images/2002.pdf

[16] Ahmed Bensaada, « Les activistes du ²printemps² arabe et le lobby pro-israélien », AhmedBensaada.com,  25 septembre 2013, http://www.ahmedbensaada.com/index.php?option=com_content&view=article&id=238:les-activistes-du-l-printemps-r-arabe-et-le-lobby-pro-israelien&catid=46:qprintemps-arabeq&Itemid=119

[17] Pour plus de détails, lire Ahmed Bensaada, « Arabesque$ – Enquête sur le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes », Ed. Investig’Action, Bruxelles (Belgique), 2015 – Ed. ANEP, Alger (Algérie), 2016, chap.4 « Le cas de l’Égypte »

[18] SourceWatch, « Egyptian Democratic Academy », http://www.sourcewatch.org/index.php/Egyptian_Democratic_Academy

[19] Voir réf. 16

[20] SourceWatch, « Egyptian Democratic Academy », http://www.sourcewatch.org/index.php/Egyptian_Democratic_Academy

[21] Journal of Middle Eastern Politics and Policy, « A Conversation with Esraa Abdelfattah and Bassel Adel », 15 avril 2015, https://jmepp.hkspublications.org/2013/04/15/a-conversation-with-esraa-abdelfattah-and-bassel-adel/

[22] Voir, à titre d’exemple : Dalia Dassa Kaye, Frederic Wehrey, Audra K. Grant, Dale Stahl, « More Freedom, Less Terror? Liberalization and Political Violence in the Arab World », RAND Corporation, 2008, https://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/monographs/2008/RAND_MG772.pdf

[23] La RAND Corporation est considérée comme le think tank le plus influent des États-Unis. Financée en majorité par le gouvernement américain (essentiellement par le secteur militaire), elle produit des rapports d’analyse politique et de renseignement pour l’armée et les décideurs américains.

[24] https://www.foreignaffairs.com/articles/algeria/1998-07-01/algerias-army-algerias-agony

[25] « Foreign Affairs » est publié par le CFR (Council on Foreign Relations) un des think tanks les plus importants des États-Unis, spécialisé dans la politique étrangère et les affaires internationales. Fondé en 1921, le CFR a compté parmi ses membres des politiciens de premier plan comme Henry Kissinger, Madeleine Albright ou Colin Powell (en tout une douzaine de Ministres des Affaires étrangères), ainsi que des directeurs de la CIA, des banquiers, des juristes, des journalistes et des professeurs.

La source originale de cet article est ahmedbensaada.com

Copyright © Ahmed Bensaadaahmedbensaada.com, 2020

Michéa et l’impasse libertaire


Dans le panorama des idées contemporaines, l’anarchisme occupe une place singulière. Ultra-minoritaire dans la société, il exerce une influence diffuse dans les sphères universitaires, notamment aux États-Unis, où des auteurs renommés comme Noam Chomsky ou David Graeber ne font pas mystère de leur adhésion à la doctrine. Que cette influence soit intellectuellement bénéfique, qu’elle contribue à mettre en question nombre d’idées reçues, que l’anarchisme constitue à certains égards un antidote respectable au libéral-conservatisme dominant est évident. Son audience s’est également élargie, en Occident, à l’occasion de la crise pandémique, l’État étant suspecté d’enfermer les populations pour asseoir sa domination et d’imposer au pauvre petit individu des restrictions insupportables. Renouant avec les analyses de Foucault, un vent libertaire a soufflé, incriminant une « biopolitique » visant à l’encasernement des corps et à la soumission des esprits, comme si le confinement, Big Brother et la vaccination obligatoire allaient accoucher d’un nouveau régime totalitaire. Ce regain libertaire justifie en tout cas qu’on revienne sur la doctrine, en se demandant si son relatif succès n’a pas son revers de la médaille, susceptible qu’il est, dans le même temps, de générer des illusions préjudiciables dès qu’il s’agit de penser les solutions alternatives. Les questions posées par l’idéologie libertaire risquent alors de demeurer sans réponse, tant il est vrai qu’elle s’interdit, précisément, de formuler les réponses qu’elles attendent.

On se souvient qu’au début du XXe siècle, les seuls moyens d’action légitimes, aux yeux des anarchistes, étaient la grève générale, l’action directe et la reprise individuelle. Instant magique où le prolétariat interrompt le cycle de l’exploitation, la grève générale, en particulier, apparait comme le concentré idéal de la révolution libertaire : portés par leur élan insurrectionnel, les ouvriers se saisissent de l’appareil productif et l’utilisent désormais pour leur propre compte. Or toute la difficulté, cela n’échappera à personne, réside dans le jour d’après. Si la grève générale suspend la production, sa reprise sous l’égide des travailleurs associés est une autre affaire. Elle nécessite une préparation et une coordination des tâches rarement réalisées dans les faits. L’expérience des soviets de 1917, puis celle des conseils ouvriers catalans de 1936 ont tourné court : non parce que les travailleurs étaient incapables de s’organiser, mais parce que les conditions de la guerre civile exigeaient la centralisation du pouvoir. Le problème de la grève générale révolutionnaire, c’est qu’elle surgit à l’occasion d’une crise qui requiert le contraire de ce qu’elle est censée inaugurer : non la libre association des travailleurs, mais la direction centralisée de la lutte. Rêvée à défaut d’être accomplie, la grève générale est condamnée à rester ce « mythe mobilisateur » dont parlait Georges Sorel : efficace pour stimuler la lutte, elle s’avère inapte à la faire aboutir.

Également prônées par l’anarchisme, l’action directe et la reprise individuelle illustrent aussi les limites de la doctrine. L’action directe, c’est l’action des travailleurs contre les exploiteurs, sans intermédiaire, classe contre classe. Les libertaires refusent la politique au motif qu’elle est corrompue par le principe d’autorité, et qu’elle soumet la lutte prolétarienne aux exigences de la lutte pour le pouvoir. Ils acceptent le combat syndical, en revanche, à condition qu’il organise l’autonomie ouvrière et rejette toute forme de compromis de classe. Si l’anarcho-syndicalisme espagnol est le seul mouvement de masse qu’ait engendré l’idéologie libertaire, la guerre civile provoquée par le pronunciamiento franquiste en a scellé le sort. Contraints d’accepter la discipline militaire, les miliciens de la CNT-FAI ont disparu avec la défaite d’une République assassinée par le fascisme et trahie par les socialistes français. Troisième forme d’action privilégiée par les anarchistes, la reprise individuelle vise à reprendre à la bourgeoisie le fruit de ses propres rapines. Justifiant le banditisme au grand cœur, elle s’est illustrée par les aventures rocambolesques de la « bande à Bonnot ». Fuite en avant dans l’action pure, elle marque le rejet de l’action collective au profit d’une révolte brute, elle fait de l’illégalité une fin en soi : le refus de l’ordre lui tient lieu de doctrine et le maniement du pistolet résume sa pratique révolutionnaire.

L’anarchisme contemporain est assurément fort éloigné de ces références qui ont plus d’un siècle et qui témoignent d’une époque révolue. Éclaté en de multiples tendances, le mouvement libertaire est aujourd’hui divisé en deux courants complètement hétérogènes. D’un côté un anarchisme intellectuel, petit-bourgeois, qui jette un regard désabusé sur la politique. De l’autre un anarchisme groupusculaire, dépourvu de toute élaboration doctrinale et ravi d’en découdre avec la police à coups de coktails Molotov. D’un côté Bookchin, Graeber et Michéa ; de l’autre, les Black Blocks, les Autonomes et les Antifas. D’un côté une théorie sans pratique, de l’autre une pratique sans théorie. Des deux côtés, le même rejet de la politique, la même répugnance pour l’État, rendu responsable de tous les maux de l’humanité. Mais si les groupes subversifs prétendent renverser la table, il n’en va pas de même des représentants de cette intelligentsia libertaire qui a ses entrées auprès de la presse bourgeoise. Elle trouve simplement que nous souffrons d’un excès de centralisation, que l’État pèse trop lourdement sur la société, que Big Brother s’insinue dans notre vie privée, et que ce serait tellement mieux si on laissait s’épanouir les initiatives locales.

C’est dans « la lignée d’un socialisme antiautoritaire et attentif aux libertés individuelles » qu’il faut replacer le combat de Proudhon et de tous ceux, dans son sillage, qui « refuseront jusqu’à l’idée même d’un socialisme d’État », écrit Jean-Claude Michéa. Pour l’auteur de Notre ennemi, le capital, un double choix s’offre à ceux qui veulent sortir du capitalisme : d’abord entre le socialisme et la barbarie, puis entre le socialisme d’en bas et le socialisme d’en haut. Dans cette perspective, les impulsions de la base sont créditées d’une vertu révolutionnaire dont le dirigisme étatique est la négation absolue. Le véritable ressort du changement, l’antidote au capitalisme effréné qui ruine la planète, c’est l’auto-organisation à l’échelon local. Communes librement fédérées, coopératives unies par le mutuellisme fourniront son ossature à la société de demain. Comment ces structures locales vont-elles traiter leurs problèmes communs ? Par une coordination qui échappera à la logique du marché, mais en évitant de confier cette tâche à une institution centrale qui pourrait devenir un embryon d’État. Ni marché, ni État, donc, mais une harmonisation spontanée des intérêts, une convergence des initiatives communautaires.

« Cette forme libertaire, ou radicalement démocratique, du socialisme originel » n’est pas opposée dans son principe à toute idée de planification économique. Mais un tel projet, s’il est « indispensable dès lors qu’on rejette l’idée d’une coordination des activités productives par la seule logique du marché », doit toujours « trouver sa source première dans l’autonomie locale et le droit corrélatif des individus à exercer un contrôle direct sur leurs conditions d’existence immédiates ». Il lui appartient ensuite de se déployer « de bas en haut et de la circonférence au centre », selon la formule de Proudhon. Cette organisation fédérale n’a pas vocation à prendre en charge les tâches que les niveaux décentralisés peuvent fort bien accomplir par eux-mêmes. Mais il en va autrement, par exemple, avec l’organisation des transports ou la répartition des matières premières. Autant de tâches pratiques, en effet, qui « soulèvent une multitude de problèmes concrets ayant donné lieu, dans le mouvement anarchiste, à d’inépuisables débats théoriques ». Mais ces problèmes sont « bien moins compliqués à résoudre, si on y réfléchit bien, que ceux qu’engendrent par définition le projet d’une planification intégrale et centralisée de la production planétaire ou, à l’inverse, celui d’un abandon complet de la vie humaine aux seules lois impersonnelles et anonymes du marché dit autorégulé ».

Ainsi Jean-Claude Michéa admet-il que l’exercice de compétences partagées par les communes fédérées n’est pas chose facile. Hormis les tentatives avortées de la Commune en 1871 et de l’anarchisme catalan en 1936, la mise en place d’une organisation unifiée sur la base de l’autonomie communale ne correspond d’ailleurs à aucune expérience historique. En tout cas, la « multitude de problèmes concrets » qu’elle soulève ne s’est jamais posée à l’échelle d’un pays. Quant aux « débats théoriques » au sein du mouvement anarchiste, ils n’ont jamais dépassé le stade de la théorie. Fascinante, également, est la façon dont Michéa conçoit les alternatives concrètes à la fédération proudhonienne des communes libres : soit la planification intégrale de la production planétaire, soit la soumission totale aux lois du marché. Bref, deux configurations parfaitement imaginaires : la première parce que cette planification supposerait un gouvernement mondial dont l’avènement est improbable, la seconde parce qu’il y a des forces qui font déjà barrage à la domination du marché.

On aimerait croire l’auteur lorsqu’il suggère que de telles forces relèvent du fédéralisme d’inspiration proudhonienne, mais est-ce bien sûr ?

« L’autonomie locale, celle qui permet aux habitants d’une localité donnée d’être le moins dépendants possible des décisions arbitraires des pouvoirs centraux ou des cours perpétuellement changeants du marché mondial, ne peut trouver son accomplissement véritable que dans le cadre d’un monde fédéral ».

Mais comment ces localités s’y prendront-elle pour résister à la pression des marchés mondiaux ? Une paisible fédération de villages est-elle de taille à affronter ce monde de brutes ? La faiblesse de la pensée libertaire, c’est qu’elle oppose un déni de réalité à ce qu’elle déteste, et qu’elle croit avoir réglé le problème en regardant ailleurs. Double aveuglement : ce n’est pas parce qu’on croit aux vertus de l’autonomie locale que le monde entier va s’y convertir, ou même laisser prospérer gentiment ceux qui s’y adonnent ; et ce n’est pas parce que l’État est l’instrument de la bourgeoisie qu’il est destiné à le demeurer éternellement. Aveugle au mouvement réel de l’histoire, la pensée libertaire refuse obstinément de voir dans l’État le seul antidote à la toute-puissance du marché. En le rejetant catégoriquement, elle préfère renoncer à la souveraineté et choisir l’impuissance politique.

« L’universel, c’est le local moins les murs » : cette formule de l’écrivain portugais Miguel Torga résume toutes les contradictions de la pensée libertaire. Car entre le local et l’universel, il y a ce que les anarchistes repoussent de leur univers mental : un État qui garantit aux communautés de base le respect de leurs prérogatives. Ils oublient que c’est la Révolution française qui a instauré les libertés locales au détriment des provinces d’ancien régime. Ils ne voient pas que les entreprises autogérées n’auraient jamais vu le jour sans un État fort, que ce soit en Yougoslavie sous Tito ou en Algérie sous Ben Bella ; qu’il n’y aurait pas d’entreprise chinoise comme Huawei, propriété de ses salariés-actionnaires, sans la tutelle d’un État socialiste. Dans les sociétés capitalistes elles-mêmes, les coopératives, mutuelles et associations n’existent qu’à l’ombre de la puissance publique dont elles relaient l’intervention. Tout se passe comme si l’aveuglement au rôle de l’État légitimait une immolation de la souveraineté sur l’autel de l’autonomie. Culte du spontané, idolâtrie du local, superstition du terroir, peu importent les motifs : pour l’anarchisme des intellectuels, le refus de la politique évite le désagrément d’avoir à se compromettre. En attendant, il reste toujours la permaculture, les ZAD et les monnaies locales.

L’anarchisme de Jean-Claude Michéa, comme celui de ses prédécesseurs, fait donc l’impasse sur la reconquête de la souveraineté. Comme le montre l’expérience historique, ce double rejet du national et de l’étatique mène tout droit à la passivité et à l’impuissance : aucune libération nationale, aucune révolution socialiste, aucune politique progressiste n’a jamais vu le jour en s’inspirant de l’anarchisme. Intellectuellement séduisant, il est politiquement inopérant. Pratiquant le grand écart entre la théorie et la pratique, il donne satisfaction à la conscience au prix d’un renoncement à agir. Si cette doctrine ne laisse à ses partisans que le rôle de spectateurs d’une histoire écrite par les autres, c’est qu’au fond ces réalisations ne les intéressent pas. A quoi bon lutter pour l’indépendance nationale, pour le développement du pays, pour construire un État populaire, puisque « l’État c’est le mal » ? Participer à une telle entreprise serait retomber dans l’ornière du « socialisme par en haut », même s’il est massivement soutenu par le peuple ; ce serait cautionner l’avènement d’une nouvelle oligarchie, même si sa politique sert les masses ; ce serait se compromettre avec une histoire équivoque, quand on rêve de transparence. Sauf que toute histoire est équivoque et qu’à condition de rester à l’écart on ne voit pas comment y entrer sans assumer cette part d’ombre qui s’attache à l’action politique.

Bruno Guigue

La source originale de cet article est Mondialisation.ca

Copyright © Bruno Guigue, Mondialisation.ca, 2020

Sahel: le grand embouteillage


Alors que la situation ne cesse de se détériorer au Sahel, la France se montre curieusement optimiste, tout en priant toujours l’Europe de s’investir dans l’opération Takouba. L’Union africaine, elle, prévoit de déployer 3.000 hommes, pendant que les États-Unis font pression sur l’Otan pour qu’elle intervienne dans la région.

Le 11 juin dernier, l’Élysée publiait un communiqué d’autosatisfaction incompréhensible, compte tenu de la situation dans la bande sahélo-saharienne. Le « Château » déclarait ainsi : « La victoire est possible au Sahel et c’est bien la perception qui est en train de s’installer chez nos partenaires ». Il se félicitait également des « progrès réalisés dans la lutte contre les groupes djihadistes. » Certes, ce contentement soudain intervenait après l’élimination de l’émir d’AQMI, Abdelmalek Droukel, mais, même si sa mort peut être considérée comme une victoire symbolique, elle ne changera pas la nature du conflit. Avant lui, d’autres grandes figures du terrorisme sahélien étaient tombées sous le feu des forces françaises et cela n’avait pas réduit d’un iota les capacités de nuisance de ces groupes.

Des catastrophes en cascade

Et comme s’il s’agissait de doucher l’enthousiasme élyséen, plusieurs événements extrêmement graves se sont produits ces derniers jours. Quelques heures seulement avant la rédaction dudit communiqué, dans la nuit du 10 au 11 juin, le poste de sécurité ivoirien de la ville de Kafolo, à la frontière avec le Burkina Faso, a été attaqué, entraînant la mort d’une dizaine de militaires. Cette intrusion du terrorisme en territoire ivoirien qui, étrangement, n’a pas été revendiquée, est, elle aussi, fort symbolique. Elle signifie que la menace s’étend hors du contexte sahélien, dans un pays du très stratégique golfe de Guinée. Les craintes de voir les attaques terroristes se déployer dans toute l’Afrique de l’Ouest ont été anticipées depuis longtemps, mais entre les prophéties et la réalisation, il y a une marge qui vient d’être franchie.

Le précédent de Grand-Bassam en 2016, revendiqué par AQMI, n’était pas de même nature, c’était un attentat, comme il peut s’en produire partout, y compris en Occident. À Kafolo, en revanche, les assaillants ont attaqué une base militaire, signant ainsi leur implantation dans cette zone. C’est une très mauvaise nouvelle pour la Côte d’Ivoire, mais c’est surtout dramatique pour le Burkina Faso. Le pays des hommes intègres est désormais pris en tenaille au Nord, à l’Est, maintenant à l’Ouest et en partie au Sud. Seule sa frontière avec le Ghana semble encore préservée.

Au Mali, la situation n’est pas meilleure. Le 14 juin à Diabaly, près de la frontière mauritanienne, une colonne de l’armée malienne lourdement armée est tombée dans une embuscade. Lors de cet assaut, revendiqué par la Katiba Macina d’Hamadoun Kouffa, 29 soldats ont été abattus. Les terroristes ont également récupéré du matériel, dont dix véhicules 4×4. Dans la même semaine, un groupe armé a attaqué un convoi de la MINUSMA dans le nord du pays : deux Casques bleus ont été tués et trois humanitaires ont été enlevés dans le cercle de Niono. Pour les « progrès réalisés dans la lutte contre les groupes djihadistes », il faudra encore attendre.

L’entêtement

Pourquoi alors l’Élysée a-t-il jugé opportun de publier un communiqué aussi optimiste ? La France a-t-elle tenté de rassurer ses partenaires européens, qui rechignent toujours à intégrer la Task Force Takouba ? Le 4 juin, devant la commission Défense de l’Assemblée nationale, Florence Parly, ministre des Armées, a déclaré que seuls les Estoniens et les Suédois avaient donné leur accord. Au passage, elle oubliait les Belges, dont la participation est, il est vrai, symbolique : ils enverront seulement trois militaires. Ce n’est tout de même pas très élégant diplomatiquement parlant, d’autant que ce pays a été le premier répondre à l’appel. La Grèce a annoncé le 12 juin dernier vouloir participer au groupe de travail de Takouba, sans préciser les moyens qu’elle mettra dans la corbeille. L’Italie, qui avait prononcé un non ferme dans un premier temps, a accepté de reprendre les discussions.

Florence Parly a annoncé qu’un premier détachement de 150 soldats serait déployé avant la fin de l’été. Pour autant, cette force, une de plus, ne changera pas la donne, comme le montre le déploiement des forces spéciales françaises dans la zone des trois frontières. Elles remportent certes des victoires tactiques, mais ne reprennent pas de terrain et n’empêchent pas les catastrophes en cascades de survenir. L’entêtement de Paris concernant Takouba reste donc incompréhensible, sauf si l’enjeu est moins la stabilisation de la région que de démontrer l’existence de cette « Europe plus forte, unie et solidaire » dont rêve Emmanuel Macron.

Mirage ou réalité ?

Pendant ce temps, l’Union africaine, qui ne veut pas être en reste, a prévu, elle aussi sa force de frappe pour lutter contre le terrorisme et veut mettre sur pied un contingent de 3.000 hommes. Cette annonce a été faite le 27 février dernier par Smaïl Chergui, le commissaire Paix et Sécurité de l’UA. Trois semaines plus tard, une réunion conjointe avec les pays du G5 Sahel et la CEDEAO, s’est tenue pour réfléchir aux modalités pratiques. Depuis, plus rien. Quels pays fourniront les troupes ? Comment seront-elles financées ? Où se déploieront-elles ? Comment se coordonneront-elles avec l’opération française Barkhane, Takouba, la MINUSMA ? Le mystère reste entier et l’utilité d’une force supplémentaire laisse pour le moins sceptique, même si l’UA serait légitime, sinon la plus légitime, à intervenir sur le continent.

L’Otan en embuscade ?

Le Pentagone n’a toujours pas fait savoir ce qu’il comptait faire quant à sa présence dans la région et s’il allait continuer à soutenir l’opération Barkhane. Lors d’une réunion du G5 Sahel le 26 mai, en visioconférence, l’envoyé spécial américain pour le Sahel, Peter Pham, a déclaré que son pays prendrait sa décision fin juillet. Pour autant, les États-Unis ne restent pas inactifs. Sur le plan diplomatique d’abord, en tentant d’imposer leur homme, David Gressly, à la tête de la MINUSMA pour remplacer le Tchadien Annadif Mahamat Saleh. Sur le plan militaire, un article du magazine Foreign Policy révèle que l’administration Trump ferait pression sur l’Otan pour qu’elle « ouvre des discussions sur la menace terroriste au Sahel, en vue d’envisager éventuellement une mission de l’Otan pour soutenir la stabilité régionale. » Toujours selon Foreign Policy, des responsables à Washington auraient indiqué que cette idée n’en était qu’à ses débuts, qu’elle n’était pas figée et qu’elle n’est pas un point majeur à l’ordre du jour, mais qu’une telle mission serait conforme aux demandes de Donald Trump pour que l’Alliance en fasse plus dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. Pourtant, cette idée n’est pas nouvelle : cela fait maintenant un an que l’Assemblée parlementaire de l’Otan a enjoint ses États membres à jouer un plus grand rôle en Afrique.

Les armées nationales, Barkhane, Takouba, l’Otan, l’UA ? Un grand embouteillage, mais pour quels résultats ? Comme dit le proverbe :
« au milieu de tant de sages-femmes, le bébé se perd »…

Leslie Varenne

Cet article a été publié dans le journal en ligne Sputnik

La source originale de cet article est Iveris

Copyright © Leslie VarenneIveris, 2020

Cuba : le secret de l’île bio


Un documentaire disponible jusqu’au 06/06/2023.

Aujourd’hui, plus de 4000 exploitations agricoles urbaines produisent 1,5 millions de tonnes de légumes, sans pesticides ni engrais chimiques. Au début des années 1990, lors l’effondrement de l’Union soviétique, Cuba perd brutalement son principal fournisseur de pesticides. Pour éviter la famine, Cuba n’a d’autre choix que de développer des alternatives naturelles réduisant quasiment à zéro le recours aux produits chimiques.

Résultat : les abeilles sont en pleine forme. Partout dans le monde, les apiculteurs se plaignent de perdre 20 à 30% de leur population d’abeilles chaque hiver. Ce n’est pas le cas à Cuba. L’île produit un miel garanti sans pesticide, qui s’exporte dans le monde entier. Cuba, malgré ses pénuries, fait figure d’exception… Trente ans sans pesticides démontrent, avec éclat, qu’une autre voie est possible. Dans les prochaines décennies, peut-être ne viendra-t-on plus à Cuba pour ses cigares, mais pour son miel…

ArteTV

»» https://www.youtube.com/watch++cs_INTERRO++v=_7QaEC9wjpQ

URL de cet article 36252
https://www.legrandsoir.info/cuba-le-secret-de-l-ile-bio.html

200 ans après : de la terre de Van Diemen à Belmarsh – Le parallèle entre les martyrs de Tolpuddle et Julian Assange (Wise Up Action)


« Donnez-moi la liberté de penser, de parler et de discuter librement, selon la conscience au-dessus de toutes les autres libertés » – George Loveless, le chef des Martyrs de Tolpuddle, 1834. (1)

« Le Congrès ne fera aucune loi concernant l’établissement d’une religion ou interdisant le libre exercice à celle-ci, ou restreignant la liberté d’expression ou de la presse, ou le droit du peuple à se réunir pacifiquement et à demander au gouvernement de réparer ses torts. » Premier amendement à la Constitution des États-Unis, adopté en 1791.

Chaque année en juillet, le village de Tolpuddle dans le Dorset organise un rassemblement en mémoire de ses « martyrs » – six ouvriers agricoles condamnés à être transportés en Australie pour s’être organisés afin de protéger leurs salaires. L’événement d’il y a 200 ans est depuis longtemps connu pour l’abus de procédure judiciaire, les condamnations vindicatives, les traitements arbitraires et les attitudes ouvertement répressives utilisés pour mettre fin à des activités qui menaçaient des intérêts privés. Le cas de Julian Assange aujourd’hui, sous des chefs d’accusation très différents mais avec des expériences similaires de la loi, montre que rien n’a changé, en fait les choses se sont détériorées. En 1834, la question des droits syndicaux soulevée par Tolpuddle était considérée comme une pierre angulaire des libertés britanniques : aujourd’hui, les questions du droit public à l’information et de la liberté de publier devraient être considérées de la même manière, mais les protestations ont été étouffées.

Cet article explore quelques-uns des parallèles entre le cas des citoyens britanniques transportés en Australie en 1834 et celui d’un citoyen australien emprisonné en Grande-Bretagne et devant être transporté aux États-Unis en 2020.

CONTEXTE – LA SOCIÉTÉ MUTUELLE DES TRAVAILLEURS AGRICOLES

Les martyrs de Tolpuddle étaient six ouvriers agricoles du Dorset qui, entre 1831 et 1833 et avec environ 40 autres ouvriers du village de Tolpuddle, ont formé une « Friendly Society » [une société mutuelle – NdT] – précurseur d’un syndicat.

Les enclos fonciers du milieu du XVIIIe siècle avaient transformé les fermiers pauvres en travailleurs sans terre, dépendant des salaires des propriétaires terriens locaux pour leur emploi. Les années 1830 ont été une période de conditions difficiles dans la campagne anglaise avec des salaires proches de la famine. Le salaire moyen de l’époque pour un ouvrier agricole était de 9 shillings par semaine, mais à Tolpuddle, les salaires avaient été réduits à 7 shillings en 1833 et la société s’est formée lorsque le propriétaire foncier local a parlé de réduire encore leurs salaires à 6 shillings. D’autres injustices dans la campagne anglaise de l’époque comprenaient le système des cottages liés, selon lequel les employeurs étaient propriétaires des maisons dans lesquelles les ouvriers vivaient et si leur emploi prenait fin, les familles étaient chassées de leurs cottages.

L’une des réactions de la campagne anglaise a été les émeutes du « Captain Swing », qui a détruit des batteuses et brûlé des briques de foin, et pour lesquelles de nombreux ouvriers ont été transportés en Australie. La solution recherchée par les hommes de Tolpuddle fut de former une « Friendly Society » et d’adresser une pétition aux propriétaires terriens locaux pour obtenir une augmentation des salaires. Le principal porte-parole du groupe, George Loveless, était un prédicateur méthodiste laïc et beaucoup d’hommes étaient méthodistes.

La réponse du propriétaire terrien local – Joseph Frampton – fut d’arrêter les six hommes considérés comme des meneurs. Ils ont été accusés d’avoir prêté un serment illégal. Après un procès de deux jours, le jury a déclaré les six hommes coupables et ils ont été condamnés à être transportés pendant sept ans à Van Diemens Land, la colonie pénitentiaire en Australie. Les Friendly Societies et les syndicats de toute l’Angleterre ont considéré cet événement comme une menace pour toutes les tentatives d’amélioration des conditions des travailleurs et ont rapidement organisé une vaste campagne publique. Le gouvernement a fait marche arrière, les six ont été graciés et sont tous rentrés en Angleterre en 1837. De là, cinq ont émigré au Canada. L’un d’entre eux est mort à Tolpuddle et est enterré dans le cimetière de l’église.

CONTEXTE – JULIAN ASSANGE

Julian Assange est le fondateur de Wikileaks qui, depuis 2006, a fourni la plate-forme pour la publication de plus de 10 millions de documents authentiques, en particulier de grandes volumes de données censurées et à accès restreint. Selon le site http://defend.wikileaks.org, ces documents sont reçus de manière anonyme :

« ….Julian a créé le premier système de soumission en ligne anonyme et sécurisé pour les documents provenant de sources journalistiques. Pendant des années, il a été le seul système de ce type, mais une telle boîte de dépôt est maintenant un élément de base pour de nombreuses grandes organisations d’information et de défense des droits de l’homme, avec des versions telles que SecureDrop ».

Assange est actuellement détenu à la prison de Belmarsh en attendant de nouvelles audiences visant à déterminer la validité d’une demande d’extradition par les États-Unis. L’acte d’accusation initial non scellé contre Assange (août 2018, levé le 11 avril 2019) contenait une accusation de complicité d’intrusion informatique, passible d’une peine de cinq ans de prison et concernant uniquement des documents fournis par Chelsea Manning à Wikileaks des bases de données qui : « contenaient environ 90 000 rapports d’activités significatives liées à la guerre en Afghanistan, 400 000 rapports d’activités significatives liées à la guerre en Irak, 800 dossiers d’évaluation des détenus de Guantanamo Bay, et 250 000 câbles du Département d’Etat américain« . Wikileaks a commencé à publier ces documents en avril, juillet et octobre 2010. Les documents et vidéos fournissent des preuves des crimes de guerre américains en Irak et en Afghanistan, y compris la torture et les mauvais traitements infligés aux prisonniers irakiens, et de l’ampleur réelle des décès de civils en Irak (Iraq and Afghanistan War Logs). La toute première diffusion, non mentionnée dans l’acte d’accusation américain actuel, concernait la tristement célèbre vidéo de « meurtre collatéral » montrant le meurtre au hasard de civils innocents et de personnes qui tentaient de leur porter secours.

En novembre 2010, Wikileaks a commencé à publier une série de câbles diplomatiques américains révélant par exemple l’espionnage de chefs d’État et de l’ONU, l’implication de divers gouvernements, y compris européens, dans les opérations de restitution et les interventions du gouvernement américain pour soutenir des entreprises américaines telles que Monsanto et Lockheed Martin. Ces deux informations ont été largement diffusées par tous les médias et ont depuis été utilisées pour soutenir de nombreuses affaires relatives aux droits de l’homme dans le monde entier. Wikileaks, Assange et d’autres de ses journalistes ont reçu de nombreux prix de journalisme et Wikileaks a été nominé sept fois pour le prix Nobel de la paix.

La réponse des politiciens américains n’a pas été d’enquêter sur les crimes de guerre mais de dénoncer Wikileaks et Assange comme des « terroristes ». Plusieurs politiciens et journalistes, dont Hillary Clinton, ont appelé à son assassinat. En décembre 2010, le gouvernement américain a ouvert une enquête du grand jury sur WikiLeaks – le début du processus visant à décider s’il faut poursuivre le site web et Julian Assange pour espionnage. En janvier 2011, un courriel ayant fait l’objet d’une fuite a révélé que les États-Unis avaient préparé un acte d’accusation scellé contre Assange. À cette époque, plusieurs grandes institutions financières ont également refusé de traiter les dons à WikiLeaks, réduisant ainsi environ 95 % de ses revenus.

En août 2010, alors qu’il était en visite en Suède, M. Assange a fait l’objet d’allégations d’agression sexuelle. L’enquête a immédiatement révélé que l’allégation la plus grave était sans fondement et en septembre 2010, Assange a été informé qu’il était libre de quitter la Suède. Cependant, l’affaire a été rouverte par une autre procureure et le 20 novembre 2010, la police suédoise a émis un mandat d’arrêt international via Interpol à l’encontre d’Assange et il a été arrêté à Londres et libéré sous caution (2).

Après plusieurs appels infructueux contre son extradition, le 19 juin 2012, Assange a demandé l’asile à l’ambassade équatorienne, rompant les termes de ses conditions de libération sous caution (2). Les raisons de sa demande « étaient liées à sa crainte, exprimée publiquement, d’être livré aux États-Unis par la Suède et d’y être soumis à de mauvais traitements, y compris la persécution et l’isolement cellulaire indéfini, en raison de sa participation à la publication par WikiLeaks de documents militaires et diplomatiques américains sensibles« . Le gouvernement équatorien de l’époque considérait qu’il y avait des preuves solides qu’Assange risquait de subir « des représailles de la part du ou des pays qui avaient produit les informations » (que WikiLeaks avait publiées), que ces représailles « pouvaient mettre en danger [sa] sécurité, son intégrité et même sa vie« , et que s’il était extradé vers les États-Unis, il pourrait subir un traitement cruel et dégradant. Assange est resté à l’ambassade jusqu’en avril 2019, période durant laquelle sa santé s’est sérieusement détériorée.

Suite à un changement de gouvernement en Équateur en 2017, la surveillance d’Assange à l’ambassade est devenue très intrusive et ses conditions plus restrictives. Le 20 février 2019, le nouveau président, Lenin Moreno, a signé un accord de prêt avec le FMI de 4,2 milliards de dollars nécessitant l’approbation des États-Unis. Le 11 avril 2019, le gouvernement équatorien a révoqué l’asile d’Assange, et la police britannique est entrée dans l’ambassade et a arrêté Assange. Il a présenté des excuses pour avoir enfreint les conditions de sa mise en liberté sous caution, mais a été reconnu coupable et condamné à 50 semaines d’emprisonnement. Il a été envoyé à la prison de sécurité maximale de Belmarsh, une prison réservée aux terroristes avérés et aux criminels violents. Les craintes d’Assange d’être extradé vers les États-Unis se sont rapidement avérées tout à fait justifiées. Le jour même de son arrestation, le Grand Jury a levé les scellés sur l’acte d’accusation contre lui, le 23 mai, un acte d’accusation complémentaire a été établi et le 4 juillet, une demande formelle d’extradition a été adressée à la Grande-Bretagne.

L’acte d’accusation américain contre Assange comprend maintenant 17 charges supplémentaires en vertu de la loi sur l’espionnage mais porte uniquement sur la publication des mêmes documents que ceux mentionnés dans l’acte d’accusation initial et décrits ci-dessus. Ensemble, les 18 chefs d’accusation pourraient entraîner une peine de 175 ans de prison aux États-Unis. S’il est extradé, il sera jugé par le « tribunal d’espionnage » du district Est de Virginie, la région où le Pentagone, la CIA et le ministère de la défense sont basés et où les jurys reflètent donc la population locale. Le procès se déroulerait en secret en vertu de la loi sur la protection des informations classifiées (CIPA) et serait jugé par la juge Leonie Brinkerman qui était auparavant procureur pour la sécurité nationale. Aucun accusé n’a jamais gagné une affaire de sécurité nationale devant ce tribunal.

Assange est toujours détenu à la prison de Belmarsh, dans le sud-est de Londres, bien après avoir purgé sa peine pour violation de la liberté sous caution, sur ordre du gouvernement américain. La première phase de son audience d’extradition a eu lieu en février 2020, et la deuxième phase est prévue pour septembre 2020.

PARALLÈLES HISTORIQUES

1 – La loi comme instrument de répression

Les Martyrs de Tolpuddle et Assange ont tous deux été pris au piège des procédures judiciaires, choisis pour leur capacité à mettre fin à ce qui est considéré comme des activités « subversives ». Le véritable « crime » des travailleurs du Dorsetshire a été de contester le droit des employeurs à réduire les salaires à volonté. Le véritable crime d’Assange est la publication de documents qui, entre autres, révèlent des mensonges, des actes de torture et des violations des droits de l’homme par les États-Unis. Les deux cas suivent un schéma similaire : les citoyens font quelque chose pour obtenir une liberté de valeur pour les gens ordinaires ; l’establishment est indigné et utilise la loi pour les poursuivre d’une manière disproportionnée et inhumaine. La loi est utilisée comme une forme de « choc et effroi » pour dissuader les autres et pour refuser la liberté revendiquée.

2 – Choix des instruments juridiques

Dans l’affaire des Martyrs de Tolpuddle, on a fait valoir que la suppression d’un syndicat naissant n’a pas été obtenue par l’abus de la loi mais par son utilisation (3). Cette première section illustre le fait que c’est le choix des instruments juridiques qui a été crucial, et que l’effet de ceux-ci a été amplifié par les méthodes extrêmes et irrégulières d’application des lois choisies.

TOLPPUDDLE

En 1834, il n’y avait pas de loi contre la formation d’un syndicat. Les regroupements étaient depuis longtemps illégaux et les lois sur les regroupements de 1799 et 1800 avaient permis d’agir plus rapidement contre eux. Cependant, ces lois ont été abrogées en 1824, bien qu’en 1825, suite à une recrudescence du syndicalisme, un amendement ait limité son impact et, à partir de 1830, les employeurs des zones industrielles ont obligé les travailleurs à signer le « Le Document » – une déclaration selon laquelle ils ne devaient pas « interférer avec le libre exercice du travail individuel ».

En découvrant la Friendly Society formée à Tolpuddle, le propriétaire foncier local, Joseph Frampton, a communiqué avec Lord Melbourne, le ministre de l’intérieur, qui était lui-même parent du député du Dorset. Melbourne estimait que les syndicats étaient « incohérents, impossibles et contraires à la loi de la nature » et conseilla à Frampton d’utiliser la loi de 1797 sur les serments illégaux, une loi dirigée contre les mutineries dans la marine et destinée à combattre les conspirations séditieuses dans les forces armées. Ainsi, une loi destinée à des fins totalement différentes a été utilisée pour criminaliser une partie essentielle de l’organisation syndicale de l’époque.

Les 40 hommes avaient, à l’instar de nombreuses sociétés amies et autres de l’époque, prêté serment de ne pas trahir leurs camarades lors de la formation de leur société, une pratique courante parmi les sociétés amies de l’époque. À l’époque, la plupart des travailleurs étaient analphabètes, aussi la prestation de serment était-elle l’alternative à la signature d’une déclaration ou d’un contrat. Comme l’a déclaré un militant de la campagne de défense des six hommes : « que si être membre d’une société secrète et administrer des serments secrets était un crime, le Duc réactionnaire de Cumberland à la tête des Loges Orange méritait tout autant d’être déporté. » En fait, les ouvriers auraient pu être poursuivis devant un magistrat pour avoir prêté serment (comme l’étaient les sociétés similaires à l’époque), mais cela n’aurait entraîné qu’une peine de trois mois : l’utilisation d’une loi contre la sédition et la trahison était un crime passible de la peine de déportation.

Malgré cela, il n’est pas certain que la condamnation était « gagnée d’avance ». Peu après le procès, le ministère de l’intérieur a demandé un avis juridique sur la question de savoir si le serment prêté par les ouvriers était illégal, et les officiers de justice ont déterminé qu’un serment de la Friendly Society n’était pas illégal s’il n’obligeait pas les membres à commettre des actes illégaux ou à les dissimuler : c’est-à-dire qu’il faudrait prouver « que la réunion au cours de laquelle le serment a été prêté était illégale indépendamment du serment » (4).

ASSANGE

Le choix des instruments juridiques pour poursuivre Assange s’est fait de quatre manières principales.

Mandat d’arrêt européen

Assange a passé sept ans à l’ambassade équatorienne en raison de la décision des autorités suédoises d’émettre un mandat d’arrêt européen (MAE) pour extrader Assange afin de l’interroger sur les préoccupations de deux femmes concernant d’éventuelles inconduites sexuelles de la part d’Assange, dont les détails ont été divulgués à la presse suédoise par la police. (L’affaire a été ouverte et close trois fois depuis 2010 et a été complètement abandonnée en novembre 2019. Toutefois, l’ordre de mise en liberté sous caution émis pour arrêter Assange afin de l’extrader en Suède est resté en vigueur). Le mécanisme le plus approprié pour l’interroger aurait été une procédure d’ »entraide judiciaire » utilisée pour assurer la coopération entre les États afin de recueillir des éléments. (5) Assange a toujours fait savoir qu’il était tout à fait disposé à coopérer aux enquêtes, tant en résidence surveillée que pendant son séjour à l’ambassade d’Équateur. Il s’est déclaré prêt à se rendre en Suède pour y être interrogé à condition que le gouvernement suédois donne l’assurance qu’il ne serait pas refoulé vers les États-Unis, ce qu’ils ont absolument refusé de faire. Si la procédure d’entraide judiciaire avait été suivie, il n’aurait pas été nécessaire d’extrader Assange vers la Suède, et donc pas besoin pour lui de demander l’asile à l’ambassade équatorienne, ni de rompre la caution pour éviter l’extradition. Comme le dit Nina Cross : « …le MAE initial n’aurait jamais dû être émis, ce qui signifie qu’Assange n’aurait pas été obligé de demander l’asile à l’Équateur pour éviter d’être extradé vers les États-Unis, et qu’il ne serait pas non plus détenu à Belmarsh maintenant« .

L’instrument juridique, le MAE, a également été émis de manière incorrecte – par le procureur suédois – et non par une « autorité judiciaire » comme l’exige la législation pertinente. Les avocats d’Assange ont contesté le MAE sur ce point et la question a été portée devant la Cour suprême britannique qui a rejeté l’appel d’Assange, bien que deux des juges aient exprimé leur désaccord, l’un d’eux déclarant que : « L’autorité judiciaire d’exécution doit sans aucun doute être un tribunal« . Par la suite, et en réponse à l’affaire Assange et à d’autres, le Royaume-Uni a modifié sa législation nationale afin qu’un MAE ne soit pas accepté s’il avait été émis uniquement dans le but d’interroger un suspect et si aucune accusation n’avait été effectivement portée. Si ce changement de loi avait été obtenu en 2010, l’extradition d’Assange n’aurait pas été autorisée par le Royaume-Uni. (6)

Loi de 1917 sur l’espionnage

L’acte d’accusation contre Assange énumère 18 chefs d’accusation, dont 17 en vertu de la loi de 1917 sur l’espionnage. C’est la première fois que cette loi est utilisée contre un éditeur de documents classifiés. L’administration Obama a engagé des poursuites contre Chelsea Manning et Edward Snowden, par exemple, mais n’a pas inculpé les médias qui ont publié l’information. « L’idée d’inculper quelqu’un non pas pour avoir réellement volé et divulgué des secrets gouvernementaux mais pour les avoir reçus et publiés n’a jamais été testée devant un tribunal, car jusqu’à présent le gouvernement n’a jamais porté de telles accusations« .

L’utilisation de la loi de cette manière est à première vue inconstitutionnelle en vertu du 1er amendement à la Constitution américaine, comme l’ont souligné de nombreux journaux et avocats. Un autre procès contre Wikileaks a été intenté par le Comité national démocrate (DNC) pour avoir publié des courriels du DNC relatifs aux primaires démocrates de 2015-16. Un groupe d’avocats a présenté une motion de soutien à la soumission de Wikileaks pour résister et, citant toute une série de cas et de précédents, a fait valoir que : « Un acte de publication qui serait autrement protégé par le premier amendement ne perd pas cette protection simplement parce qu’une source a acquis les informations publiées illégalement« , et que : « La presse s’appuie sur cette protection pour informer le public sur des questions d’intérêt public« .

Le juge dans cette affaire a déterminé le 31 juillet 2020 que Wikileaks est « protégé par le Premier Amendement parce que l’organisation n’a pas volé les documents et n’a diffusé que du matériel qui était dans l’intérêt du public« . (7)

Le système du grand jury aux États-Unis

Afin de soutenir l’accusation d’espionnage, les États-Unis ont utilisé leur système de grand jury pour obtenir la preuve qu’Assange avait conspiré avec Chelsea Manning pour craquer un mot de passe qui « lui aurait » permis de couvrir ses traces plus efficacement.

Chelsea Manning, l’analyste du renseignement de l’armée américaine en Irak qui a remis les documents à Wikileaks, fut condamnée à 35 ans de prison pour espionnage mais libérée après sept ans en mai 2017. En mars 2019, elle a été arrêtée à nouveau pour avoir refusé de témoigner devant un Grand Jury dans le cadre de son enquête sur Wikileaks et Assange, et a été maintenue en isolement jusqu’en mars 2020, date à laquelle elle a été libérée à la suite d’une tentative de suicide. Ses amendes cumulées de 250 000 dollars continuent d’être infligées. Il s’agit d’un abus du système du grand jury qui s’est développé au cours de nombreuses années, comme l’a déclaré M. Manning :

« Je ne suis certainement pas le seul à penser que le processus du grand jury, qui à un moment donné a agi comme un organe indépendant de citoyens sur le modèle d’un conseil d’examen de la police civile, est lentement passé dans le bras débridé de la police et de l’accusation d’une manière qui va à l’encontre des objectifs initiaux du grand jury ».

Traité d’extradition entre les États-Unis et le Royaume-Uni

Dans des scènes presque grotesques au cours de la première phase des audiences d’extradition à Belmarsh, l’avocat des États-Unis a proposé que, si l’extradition était demandée en vertu du traité d’extradition entre le Royaume-Uni et les États-Unis de 2007, la clause de ce traité interdisant l’extradition pour des infractions politiques ne s’appliquait pas. L’argument était que la loi britannique sur l’extradition de 2003 n’incluait pas une telle interdiction et qu’elle ne pouvait donc pas être insérée dans un traité car elle n’avait pas été spécifiquement votée par le Parlement. Comme l’a fait valoir la défense en réponse : « À première vue, c’est un argument très bizarre qu’un traité qui donne lieu à l’extradition, sur lequel l’extradition est fondée, puisse être ignoré dans ses dispositions. À première vue, c’est absurde« .

La loi de 2003 était une loi d’habilitation, qui définissait les conditions générales dans lesquelles les traités d’extradition pouvaient être conclus : le traité d’extradition entre les États-Unis et le Royaume-Uni était soumis au Parlement (comme la plupart des traités l’étaient sous la « règle Ponsonby » informelle), mais à cette époque, avant une modification de la loi en 2010, le Parlement n’avait pas le pouvoir de passer outre à l’exécutif et pouvait seulement exprimer sa désapprobation ou exercer une pression politique pour modifier les termes du traité. Lorsqu’en 2010, une commission spéciale des affaires intérieures a examiné le fonctionnement du traité de 2007, son rapport a révélé de sérieuses réserves de la part des différents partis quant à sa nature déséquilibrée, mais à aucun moment la commission n’a critiqué la clause qui interdit l’extradition pour des délits politiques.

Décisions arbitraires

Le choix des lois existantes comme instruments de répression a été amplifié par l’abus de procédure judiciaire qui a marqué le cas d’Assange. L’émission d’un MAE a eu pour effet d’inciter Assange à chercher refuge à l’ambassade et, en raison de la lenteur de la Suède à poursuivre l’affaire et de son refus jusqu’en 2015 d’interroger Assange à l’ambassade, a mis Assange dans un « état de procrastination indéfinie ». En 2013, nous savons maintenant, grâce aux courriels envoyés à la journaliste d’investigation Stefania Maurizi en vertu des lois suédoises sur la liberté de l’information, que les procureurs suédois souhaitaient clore l’affaire Assange mais en ont été dissuadés par le ministère public britannique, un avocat disant aux Suédois « ne vous avisez pas de vous dégonfler« . (8)

En décembre 2015, le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire (UNWGAD), après avoir examiné son cas, a déterminé qu’il avait été maintenu en état de détention arbitraire depuis son arrestation à Londres en décembre 2010. Le Groupe de travail des Nations Unies a donc déclaré que, « en violation des articles 9 et 10 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et des articles 9 et 14 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), M. Assange n’a pas bénéficié des normes internationales de procédure régulière et des garanties d’un procès équitable« . (9)

Le rapport de l’UNWGAD a été immédiatement rejeté par les politiciens et les médias britanniques qui se sont emparés de l’opinion du seul membre dissident pour la dénigrer – une gifle pour le droit international. L’opinion majoritaire a cependant été approuvée par le professeur Mads Andenas, qui avait présidé les premières étapes de l’enquête du UNWGAD sur Assange et qui est maintenant chercheur invité à l’université d’Oxford. Comme d’autres, il a été consterné par la réaction officielle britannique au rapport : « Les décisions du UNWGAD ne sont pas toujours suivies par les États, mais elles donnent rarement lieu à des attaques personnelles comme celles que les politiciens britanniques ont lancées après l’avis sur Assange« .

En novembre 2016, les procureurs suédois ont finalement interrogé M. Assange à l’ambassade et en mai 2017, ils ont clos l’enquête et annulé leur mandat d’arrêt suédois, ce qui a entraîné la révocation du mandat d’arrêt européen. En conséquence, en février 2018, les avocats d’Assange ont demandé l’abandon du mandat d’arrêt pour violation du contrôle judiciaire. Dans une autre décision arbitraire, le juge principal du district (Lady Arbuthnot, voir ci-dessous) a décidé que le mandat d’arrêt pour violation du contrôle judiciaire restait valide et, lors d’une deuxième audience, qu’il était dans l’intérêt public d’engager une procédure d’infraction si Assange quittait l’ambassade. À la suite de ces décisions judiciaires, Assange a passé sept ans à l’ambassade équatorienne, incapable d’avoir accès à des soins médicaux appropriés et entouré de caméras de surveillance et de policiers prêts à l’arrêter s’il mettait le pied dehors. En mai 2019, un mois après son arrestation par des agents infiltrés de la police métropolitaine et effectuée à l’ambassade équatorienne, l’affaire suédoise a été rouverte sous la direction d’un nouveau procureur. Sa demande de mandat d’arrêt auprès des tribunaux suédois a été rejetée. Elle a poursuivi son enquête préliminaire et l’a clôturée en novembre 2019 sans jamais l’avoir interrogé.

1 – Démarches des juges et des jurys

TOLPUDDLE

Les six ouvriers du Dorsetshire ont été mis en cause dans le cadre d’une procédure judiciaire irrégulière, car le juge et les jurys étaient composés d’hommes dont les intérêts et les attitudes rendaient la condamnation presque automatique.

Deux jurys étaient alors impliqués dans les procès en Grande-Bretagne – le grand jury et le petit jury, ce dernier prenant la décision finale quant à la culpabilité. Le rôle du grand jury était d’examiner les affaires soumises au tribunal et de décider s’il y avait une « cause probable » ou une preuve « prima facie » qu’un crime avait été commis, après quoi un acte d’accusation était établi et présenté au tribunal. Le grand jury, cependant, siégeait également au tribunal : à Dorchester, où les hommes étaient jugés, le grand jury s’asseyait sur un balcon surélevé et visible pour le petit jury.

Lord Melbourne

Le président du Grand Jury dans l’affaire des Martyrs de Tolpuddle était William Ponsonby MP, beau-frère de Lord Melbourne. Parmi les membres du jury figuraient James Frampton (qui avait arrêté les six hommes), son fils Henry, son demi-frère Charles Wollaston et plusieurs des magistrats qui avaient signé le mandat d’arrêt. Le Grand Jury a dûment approuvé les bases de l’accusation portée contre les syndicalistes.

Le petit jury était composé de douze agriculteurs locaux qui n’avaient aucune raison de favoriser le syndicat. Le parti pris est devenu évident lorsque l’un des commerçants a été exclu du jury parce qu’il avait entendu George Loveless prêcher dans la chapelle méthodiste.

Le procès a été présidé par le juge Baron Williams, qui a estimé que « L’objet de toute sanction légale n’est pas seulement d’opérer sur les délinquants eux-mêmes, mais aussi de donner un exemple et un avertissement« . Il a également déclaré au jury que, s’ils jugeaient les six hommes innocents, ils « perdraient la bonne opinion du Grand Jury« .

ASSANGE

L’affaire Assange n’a été entendue en Grande-Bretagne que par un magistrat ou un juge de district, aucun jury n’a été impliqué : Le sort d’Assange est entièrement entre les mains de quelques personnes bien informées. Dans la plupart des cas, ces juges ont utilisé leur position pour attaquer le caractère d’Assange, sur la base de ce qui ne pouvait être que des rapports médiatiques non fondés.

Les décisions de Lady Arbuthnot d’Edrom qui a décidé en février 2018 que l’ordre d’arrestation d’Assange pour violation de son contrôle judiciaire était maintenu, ont prolongé la détention d’Assange à l’ambassade équatorienne. Ses arguments en faveur de ses décisions étaient illogiques et ne reposaient sur aucune preuve valable. Par exemple, Lady Arbuthnot a affirmé qu’il était purement « spéculatif » de prétendre qu’Assange avait une crainte réaliste de refoulement vers les États-Unis, même si un précédent magistrat en 2012 avait accepté qu’ »il ne peut y avoir aucun doute que cette crainte était présente dans l’esprit du défendeur dans la procédure d’extradition« . Cependant, Mme Arbuthnot elle-même était heureuse de spéculer, sans aucune preuve, que si un tel refoulement avait eu lieu « il y aurait eu une crise diplomatique entre le Royaume-Uni, la Suède et les États-Unis« . C’est une affirmation ridicule, alors que les avocats d’Assange avaient au moins des « motifs raisonnables » pour expliquer la violation de la liberté sous caution par Assange.

Les parallèles entre le cas d’Assange et l’affaire Tolpuddle sont évidents. Le mari de Lady Arbuthnot est Lord James Arbuthnot of Edrom, un conservateur possédant une vaste expérience parlementaire, notamment dans les domaines de la défense et de la sécurité nationale. Il a été président de la Commission spéciale de la défense de 2005 à 2014 et est également inscrit sur la liste des anciens directeurs de Security Intelligence Consultancy SC Strategy Ltd. Les deux autres directeurs sont d’anciens chefs du MI6, Sir John Scarlett et Lord Carlisle. Scarlett a été impliqué dans des actes de torture et des restitutions extraordinaires. Son fils, Alexander Arbuthnot, est vice-président de Vitruvian Partners, qui dirige un consortium d’investisseurs dans Darktrace, « une société de cyber-sécurité dont le personnel est également composé de fonctionnaires recrutés directement auprès de l’Agence de sécurité nationale (NSA) et de la CIA« . Il conseille Vitruvian sur la cyber-sécurité. Un autre membre de Vitruvian siège au conseil d’administration de Darktrace. Darktrace a été créé délibérément pour contrer la menace cybernétique sur les données émanant d’une organisation, c’est-à-dire des lanceurs d’alerte. M. Arbuthnot a également travaillé pour Symantec qui a produit en 2010 un rapport intitulé : « Éviter que WikiLeaks ne se reproduise : Comment empêcher les fuites ? »

En effet, pour paraphraser le juge Tolpuddle, on pourrait dire d’elle que si elle avait soutenu les affirmations d’Assange, elle aurait risqué de « perdre la bonne opinion » des services de sécurité, dont beaucoup peuvent avoir leurs propres raisons pour voir Assange incarcéré de façon permanente. Bien que Mme Arbuthnot ne se soit jamais récusée de l’affaire, elle ne préside plus le tribunal, mais elle supervise sa remplaçante, Vanessa Baraitser, dont le parti pris ouvert a prolongé l’incarcération d’Assange, l’a empêché de participer à sa défense, ne lui a pas assuré l’accès à ses avocats et aux documents juridiques.

La nature de l’attitude et de la décision de Baraitser a été bien décrite par l’ancien diplomate britannique Craig Murray. En octobre 2019, par exemple, Assange s’est présenté à une audience de gestion de l’affaire mais a eu des difficultés à donner son nom et sa date de naissance et était manifestement en très mauvaise santé. La défense a fait valoir qu’elle avait besoin de plus de temps pour se préparer, car elle n’avait été autorisée à remettre à Assange des documents sur l’affaire qu’une semaine auparavant, et il venait à peine d’avoir accès à ses dossiers informatiques. Baraitser a rejeté cette demande et la discussion a été déplacée vers les dates de présentation des preuves. À ce stade, le procureur britannique a discuté avec les représentants de l’ambassade américaine au tribunal des dates appropriées, qui ont ensuite été approuvées par le juge. Craig Murray, qui était présent au tribunal, raconte :

« Le gouvernement américain dictait ses instructions à Lewis, qui les transmettait à Baraitser, qui en faisait sa décision juridique. La mascarade aurait tout aussi bien pu être arrêtée et le gouvernement américain aurait pu simplement s’assoir sur le banc pour contrôler l’ensemble du processus. Personne ne pouvait rester assis là et croire qu’il assistait à un véritable processus juridique ou que Baraitser prenait un moment pour réfléchir aux arguments de la défense. Les rares fois où elle a regardé la défense, les expressions de son visage allaient du mépris au sarcasme en passant par l’ennui. Lorsqu’elle regardait Lewis, elle était attentive, ouverte et chaleureuse ».

L’attitude des juges reflète étroitement l’intérêt de l’État britannique à arrêter Wikileaks. L’État britannique est complice non seulement des abus exposés dans les communiqués de 2010, mais aussi du procès américain contre Assange. En mars 2019, la police métropolitaine a admis avoir partagé des informations sur les journalistes de Wikileaks avec les procureurs américains depuis 2013. Sajiv Javid, en tant que ministre de l’intérieur, a signé la demande d’extradition en juin 2019, ce qui est controversé car il a le pouvoir de bloquer l’extradition si une personne risque la peine de mort. Javid a participé aux discussions aux États-Unis sur Assange lors des réunions annuelles de l’American Enterprise Institute, une organisation néo-conservatrice ayant des liens avec la « communauté » du renseignement. Les commentaires des autres intervenants qui ont partagé le panel auquel Javid a pris la parole en 2018 indiquent que Javid se mêlait à des gens qui veulent certainement la peine de mort. « Pourquoi Assange n’a-t-il pas été garrotté dans sa chambre d’hôtel il y a des années ? » a demandé un intervenant.

le transport des condamnés vers l’Australie

2 – Des peines excessives et inappropriées

TOLPUDDLE

Les Martyrs de Tolpuddle ont été condamnés à sept ans de déportation vers l’Australie et à des conditions de quasi-esclavage dans les dures colonies pénales de ce pays. La peine était considérée à l’époque comme excessive.

ASSANGE

La peine de 50 semaines infligée à Assange pour violation des conditions de la liberté sous caution était extrême. La clé de l’argument du juge Deborah Taylor qui a prononcé la sentence était l’opinion, fréquemment exprimée ailleurs également, selon laquelle Assange avait un « libre choix », c’est-à-dire qu’il n’avait à craindre d’être arrêté et refoulé aux États-Unis, qu’il n’avait pas à craindre un procès inéquitable aux États-Unis s’il quittait l’ambassade, et qu’il  » avait choisi  » d’être confiné dans l’ambassade, ou qu’il avait « choisi » délibérément de violer son contrôle judiciaire.

Les avocats d’Assange ont plaidé lors de l’audience du 1er mai 2019 que :

« La Suède avait, à l’époque, un passé bien documenté de renvoi direct de personnes vers des États dans lesquels elles couraient un risque important de mauvais traitements, y compris la torture et la mort. » Ils ont plaidé qu’il était connu en décembre 2010 que « concernant les États-Unis en particulier, la Suède avait également, à l’époque des faits, un long et regrettable passé de coopération illicite avec les États-Unis dans le domaine des mauvais traitements des détenus et de leur restitution », qu’ »il n’existait aucun recours juridique à sa disposition au Royaume-Uni pour le protéger contre un refoulement par la Suède vers les États-Unis ». Et que « en février 2012, le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture a confirmé que M. Manning avait été soumis à des traitements inhumains et dégradants ».

Trois semaines après l’arrestation et la condamnation d’Assange, les États-Unis ont effectivement émis leur mandat d’extradition. Une série de juges britanniques ont donc tenu des propos tout à fait injustifiés et incorrects : les faits connus confirment l’opinion selon laquelle M. Assange risquait d’être extradé vers les États-Unis et d’être puni par la suite.

L’état de santé d’Assange n’a pas été pris en compte. Il avait déjà passé sept ans sans soleil ni espace pour faire de l’exercice dans l’ambassade, les autorités britanniques lui avaient refusé l’accès aux soins médicaux nécessaires et, depuis 2017, il était soumis, au sein de l’ambassade, à des niveaux de surveillance de plus en plus intrusifs et à des limites de ses communications et de ses visites (voir aussi ci-dessous pour plus de détails).

3 – Sanctions extra-judiciaires

TOLPUDDLE

En plus de la dureté générale du transport lui-même, dans lequel les hommes étaient étroitement entassés et enchaînés, les six hommes étaient vulnérables à d’autres mauvais traitements en Australie car leurs antécédents en tant que syndicalistes les exposaient à des punitions supplémentaires. Un des martyrs a déclaré avoir été informé par un officier : « Je comprends que vous aviez l’intention de tuer, brûler et détruire tout ce qui se trouvait devant vous, et vous êtes envoyé ici pour être sévèrement puni, et aucune pitié ne vous sera témoignée. »

Les familles des Martyrs ont également été punies. Les six épouses se retrouvèrent avec un total de 16 enfants à charge sans le soutien de famille. Les familles vivraient « presque exclusivement de thé et de pommes de terre« . Elles n’étaient pas autorisées à rendre visite à leurs hommes en prison, et on leur refusait l’aide de la paroisse. Un magistrat local leur a dit : « Vous souffrirez de la misère, vous n’aurez pas de pitié« . Les familles étaient surveillées de près, par exemple lorsqu’un délégué de l’Union leur apporta une aide financière en avril 1834, le fait fut signalé aux autorités. Même lorsque leurs hommes ont été graciés, elles n’ont pas été informées pendant un certain temps en raison de l’inefficacité (ou de l’insensibilité ?) du gouvernement (10).

Même une fois de retour en Angleterre et vivant dans l’Essex, dans des maisons louées pour eux par la campagne, ils ont continué à être calomniés. Les six hommes organisèrent une association Chartiste dans le village de Greensted, à la colère des écuyers et des hommes d’église locaux. Le vicaire de Greensted prêcha contre leurs activités et alerta le ministère de l’Intérieur :

La pression continue des propriétaires terriens a forcé cinq d’entre eux à chercher une nouvelle vie et ils se sont installés comme agriculteurs au Canada.

ASSANGE

La santé physique et mentale d’Assange a souffert pendant son emprisonnement arbitraire, d’abord à l’ambassade et maintenant à Belmarsh. Trois médecins ont rendu visite à Assange à l’ambassade en janvier 2018 :

« M. Assange est entouré de menaces personnelles crédibles de la part de divers gouvernements et individus. Il est également incapable de se prévaloir de son droit d’accès aux institutions médicales en raison de la menace d’une arrestation imminente s’il sortait de l’ambassade, même pour une urgence médicale. Il est inadmissible que M. Assange soit dans la position de devoir décider entre éviter l’arrestation et subir les conséquences sanitaires, y compris la mort, si une crise mortelle telle qu’une crise cardiaque devait se produire. En outre, notre évaluation révèle qu’il n’a pas eu accès à la lumière du soleil, à une aération appropriée ou à un espace extérieur depuis plus de cinq ans et demi. Cette situation a fait des ravages considérables ».

Le rapporteur des Nations unies sur la torture a déclaré après avoir visité M. Assange à Belmarsh :

« Les preuves sont accablantes et claires, M. Assange a été délibérément exposé, pendant plusieurs années, à des formes progressivement sévères de peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, dont les effets cumulés ne peuvent être décrits que comme de la torture psychologique.

Je condamne, dans les termes les plus fermes, la nature délibérée, concertée et soutenue des abus infligés à M. Assange et je déplore sérieusement l’échec constant de tous les gouvernements concernés à prendre des mesures pour la protection de ses droits humains les plus fondamentaux et de sa dignité. En affichant une attitude de complaisance au mieux, et de complicité au pire, ces gouvernements ont créé une atmosphère d’impunité encourageant la diffamation et les abus sans retenue contre M. Assange.

En 20 ans de travail avec les victimes de la guerre, de la violence et de la persécution politique, je n’ai jamais vu un groupe d’États démocratiques s’unir pour isoler, diaboliser et abuser délibérément un seul individu pendant si longtemps et avec si peu de considération pour la dignité humaine et l’État de droit. La persécution collective de Julian Assange doit cesser ici et maintenant ! »

Une partie de la torture qu’Assange subit quotidiennement est que s’il est emmené aux États-Unis, le type de prison qui l’attend sera soumis à des mesures administratives spéciales : Si Julian est extradé vers les États-Unis, ce sont les ténèbres qui l’attendent. Il sera soumis à un régime carcéral appelé mesures administratives spéciales… Il sera placé dans une cage dans les entrailles d’une prison supermax, un trou d’enfer. Il sera coupé de tout contact avec le reste de l’humanité.

Actuellement, à Belmarsh, Assange a un accès très limité à ses avocats, peu de visiteurs sont autorisés et il n’a pas eu la possibilité d’examiner correctement les accusations portées contre lui par les États-Unis ou de préparer sa défense. John Pilger a tweeté il y a quelques mois :

« Je l’ai vu à la prison de Belmarsh et sa santé s’est détériorée. Pire qu’un meurtrier, il est isolé, sous médicaments et privé des outils nécessaires pour lutter contre les fausses accusations d’extradition par les États-Unis. Je crains maintenant pour lui. Ne l’oubliez pas ».

Nils Melzer a récemment commenté l’impact de l’expérience d’Assange :

« Nous pouvons être raisonnablement sûrs que l’attitude des juges britanniques, les difficultés de préparation de sa défense seront un facteur puissant aggravant son traumatisme à Belmarsh ».

Les demandes de libération d’Assange pour raisons médicales, compte tenu de son état physique et psychologique déjà compromis et donc de sa vulnérabilité à Covid-19, sont tombées dans les oreilles sourdes de la juge Baraitser. Assange n’a pas pu assister à ses dernières audiences par liaison vidéo car il est en mauvaise santé en raison d’une affection pulmonaire de longue date. L’incertitude qui entoure maintenant la date et le lieu de la deuxième phase de l’audience constitue une nouvelle punition.

La famille d’Assange, en particulier sa compagne et mère de ses enfants, Stella Morris, a également été punie. La juge Baraitser a refusé de lui accorder l’anonymat suite à une déclaration de témoin qu’elle a faite au nom d’Assange, forçant Stella Morris à rompre le silence et à s’exposer potentiellement, elle et ses enfants, à un harcèlement de la presse de caniveau.

Des sanctions extrajudiciaires ont été infligées à grande échelle et de manière vindicative.

4 – Procès inéquitable

TOLPUDDLE

Le 22 février 1834, c’est-à-dire plusieurs mois après la prétendue prestation de serment, un avertissement a été publié dans Tolpuddle. Il y était dit que les travailleurs avaient été trompés pour qu’ils adhèrent à des « sociétés et syndicats illégaux » et qu’ils devaient prêter secrètement des « serments illégaux ». Tout homme trouvé membre d’un tel syndicat serait condamné au déportation. L’avertissement était signé par neuf magistrats locaux et par quatre ecclésiastiques. Deux jours plus tard, les six membres principaux étaient arrêtés et emmenés à la prison de Dorchester.

Les dépositions des témoins étaient suspectes. L’un des principaux témoins, John Lock, était le fils du jardinier en chef de James Frampton à Moreton Hall et l’un des informateurs de Frampton. Le député radical Thomas Walkley a affirmé au Parlement que les témoins avaient été placés en prison avant le procès pour s’assurer qu’ils comparaissent et fournissent les « preuves requises ». Walkley a également soutenu que les hommes du jury avaient été délibérément choisis comme étant ceux qui étaient le plus susceptibles de rendre un verdict de culpabilité, ce qu’ils ont fait après peu de délibérations.

Lors du procès, bien que l’illégalité du serment ait été l’accusation principale, aucune formulation du serment n’a jamais été produite et le tribunal s’est appuyé sur les récits brouillés des « témoins ». En outre, aucune tentative n’a été faite au procès pour prouver que la réunion elle-même était illégale : si les hommes avaient été correctement représentés par un avocat, la conclusion à laquelle les avocats du ministère de l’intérieur sont finalement parvenus aurait pu être débattue au tribunal. L’ambiance était telle que les hommes se représentaient eux-mêmes par l’intermédiaire du porte-parole, George Loveless. (11)

ASSANGE

Ce qui précède illustre déjà l’injustice qui a caractérisé les audiences d’extradition et leur préparation. Il semble que les autorités pénitentiaires de Belmarsh aient fait preuve d’une obstruction exceptionnelle en empêchant ses avocats d’avoir accès à lui pour préparer son dossier et le juge Baraitser a refusé d’intervenir auprès des autorités pénitentiaires. Le traitement répressif d’Assange n’a pas été levé pendant la première phase des audiences d’extradition en février, lorsque Assange a été menotté onze fois, déshabillé deux fois et s’est vu confisquer ses dossiers après le premier jour de son audience d’extradition. Baraitser lui a refusé la liberté sous caution pendant la période Covid 19, en dépit du fait qu’il souffre d’une maladie pulmonaire chronique sous-jacente et qu’il n’a aucun antécédent de comportement violent.

Assange a été soutenu par une formidable équipe juridique au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Espagne, ce qui est certainement un avantage dont d’autres ne bénéficiaient pas il y a 200 ans. Cependant, la CIA s’est efforcée de saper et de contourner même ce petit avantage dont jouit Assange par rapport à la puissance des États-Unis. Nous savons maintenant, grâce à un procès qui se déroule actuellement en Espagne, qu’une société de sécurité espagnole a fourni à la CIA l’audio et la vidéo des conversations privilégiées d’Assange avec les avocats de l’ambassade équatorienne. Ainsi, par des moyens illégaux, les États-Unis ont connu et suivi les arguments de la défense. Comme le commente Joseph Farrell de Wikileaks : « Vous aviez une société de sécurité travaillant pour l’ambassade équatorienne qui enregistrait toutes ses réunions, y compris ses rencontres avec ses médecins et ses avocats, y compris les discussions juridiques stratégiques, de sorte que cela détruit complètement tout élément de privilège client/avocat« .

5 – Le rôle de l’église / des médias

TOLPUDDLE

Si vous suivez le sentier autour du village de Tolpuddle, accessible chaque année lors du festival, l’excellent guide vous indiquera le mur d’enceinte entre l’église du village et le manoir, avec une passerelle pour faciliter l’accès entre les deux.

La proximité physique souligne les intérêts de classe de la noblesse et de l’église à l’époque. L’église était une profession respectable pour les jeunes fils de la noblesse. Pour bien faire, la noblesse avait le droit de nommer un homme comme recteur ou vicaire et le meilleur espoir d’être nommé était d’avoir un lien de parenté ou autre avec le parrain. Le fait que les revenus du clergé provenaient de leur « subsistance » – la somme que les ouvriers de la région pouvaient fournir sous forme de dîmes – cimentait encore davantage les intérêts communs de classe.

Les membres du clergé local étaient directement impliqués dans l’aide et l’encouragement aux attaques des propriétaires terriens contre les conditions de travail des ouvriers et contre le syndicat naissant. En 1832, le vicaire de Tolpuddle, le révérend Thomas Warren, a participé à une réunion entre les ouvriers et les propriétaires terriens locaux qui ont convenu d’un salaire hebdomadaire de 10 shillings par semaine, et, à l’invitation de Loveless, Warren a été le témoin de cet accord. Lorsque les propriétaires terriens sont revenus sur leur promesse peu après, Warren a nié qu’un tel accord ait eu lieu. Quatre ecclésiastiques de l’Église d’Angleterre ont signé l’avertissement mettant en garde les travailleurs contre l’adhésion à un syndicat.

Avant, pendant et après le procès, Warren et d’autres ecclésiastiques ont lancé diverses attaques contre les ouvriers, dont certaines étaient probablement inspirées par le fait que les dirigeants étaient également des méthodistes actifs qui avaient fondé une chapelle à Tolpuddle en 1818. Après la publication des mémoires de George Loveless – The Victims of Whiggery – et sa visite au village de Haselbury pour y parler aux villageois, un vicaire impétueux de Haselbury a écrit aux chefs des missions wesleyennes et méthodistes pour condamner Loveless comme « fauteur de troubles », un « homme mauvais et méchant ». Si l’on observe le rôle du clergé, qui a activement contribué à leur répression simplement parce qu’ils demandaient des salaires suffisants pour vivre, il n’est guère surprenant que le jour où les six hommes ont été condamnés à la déportation, les fenêtres du presbytère de Tolpuddle ont été brisées.

Les questions que George Loveless a soulevées plus tard dans sa « lettre » au vicaire Haselbury en 1838 sont très similaires à celles qui pourraient être posées aux propriétaires de journaux et de sites de médias sociaux qui ont pour rôle actuel de maintenir la population en état de passivité :

« Le clergé, au cours des guerres cruelles et désastreuses qui ont causé tant de pauvreté, de misère et de vice, n’a-t-il pas défendu le principe et été l’instigateur de convaincre les pauvres à rejoindre l’armée et la marine, les soustrayant à leur vocation légitime et en faisant des assassins…. Combien de fois a-t-on observé que le clergé s’opposait avant tout à toute mesure populaire susceptible d’être pour le bien du peuple… Combien d’évêques ont voté contre l’adoption de cette loi des plus cruelles, des moins chrétiennes et des plus inhumaines, « The Poor Law Amendment Bill », ou contre tout autre acte de coercition par lequel les classes ouvrières pourraient être réduites au silence, quels que soient leurs griefs… Quelle chance, monsieur, a un ouvrier d’obtenir justice si le clergé de la paroisse (plus particulièrement si elle est située dans une zone agricole) lui est hostile ? »

ASSANGE

Les piliers modernes de l’establishment – la presse grand public – n’ont pas ménagé leurs efforts pour diffamer Assange.

Les attaques pourraient être caractérisées par un commentaire de la BBC, justifiant essentiellement la situation à laquelle Assange devra faire face en novembre 2019 : « Pour ses partisans, Julian Assange est un vaillant militant de la vérité. Pour ses détracteurs, c’est un chercheur de publicité qui a mis des vies en danger en mettant une masse d’informations sensibles dans le domaine public« . L’accusation selon laquelle Assange est un « chercheur de publicité » et un « narcissique » est courante, associant de manière trompeuse la publicité pour une cause ou pour des informations d’intérêt public vital, à l’autopromotion. Dans la mesure où les journalistes font connaître leur travail ou les informations qu’ils ont découvertes, ils sont des autoproclamateurs – c’est la nature même de leur travail. Afin de porter les câbles diplomatiques à l’attention du public, Assange s’est associé à 90 organisations de médias. Oui, Assange a cherché à faire de la publicité, non pas pour lui-même mais pour des informations d’intérêt public vital.

Ce n’est pas non plus Assange qui a mis des vies en danger, mais les journalistes et les journaux mêmes qui le calomnient aujourd’hui. Lorsque les publications de 2010, en particulier les journaux de guerre en Irak et le « Cablegate », ont été publiées, de nombreux journaux et autres médias ont utilisé ce matériel. En fait, il rendu célèbres plusieurs reporters. Deux d’entre eux étaient David Leigh et Luke Harding, qui étaient des contacts d’Assange dans sa recherche de partenaires médiatiques et qui ont publié « Wikileaks : Inside Julian Assange’s War on Secrecy« , dont les droits ont été vendus à Hollywood pour en faire un film « The Fifth Estate ». C’est grâce à la publication de ce livre que la stratégie de Wikileaks consistant à diffuser les câbles diplomatiques de manière contrôlée afin de s’assurer que les rédactions protégeant les personnes nommées soient interrompues et que la sécurité des personnes soit mise en danger. Comme l’a fait remarquer Assange :

« En écrivant sur son travail avec moi sur le matériel de WikiLeaks, David Leigh a choisi – malgré mes avertissements explicites – d’imprimer un mot de passe de cryptage confidentiel comme titre de chapitre, annulant huit mois de notre travail (et de plus d’une centaine d’autres organisations médiatiques) et entraînant le déversement de centaines de milliers de câbles du Département d’État sur Internet sans les rédactions sélectives qui avaient été soigneusement préparées ».

Les médias ont été un outil de propagation volontaire des allégations d’inconduite sexuelle non prouvées contre M. Assange, les qualifiant à plusieurs reprises de « charges » alors qu’aucune accusation n’a jamais été portée. Les médias du monde entier ont été l’outil volontaire de la police suédoise qui a communiqué à la presse des informations sur les allégations, transgressant ainsi toutes les règles de confidentialité.

De nombreux organes de presse ont rapporté que l’acte d’accusation d’extradition actuel était lié au piratage ou à la fuite de documents, alors que ni l’un ni l’autre n’est vrai. Dans un article du Guardian, le journal déclare « En inculpant Assange pour piratage informatique plutôt que pour publication d’informations classifiées, les procureurs américains ont évité d’avoir à contester directement les libertés de la presse garanties par le premier amendement de la constitution américaine« . Dix-sept des dix-huit chefs d’accusation concernent la publication de matériel et un seul de ces chefs d’accusation inclut le mot « piratage ». Personne n’a piraté les ordinateurs du gouvernement américain pour obtenir les informations : les documents étaient librement accessibles à Chelsea Manning dans le cadre de son travail d’analyste des renseignements de l’armée. Assange a cherché à l’aider à conserver son anonymat, le travail de tout journaliste respectable recevant des documents classifiés. Toutes les autres accusations criminalisent effectivement, de diverses manières, le fait que la journaliste ait reçu et publié des documents classifiés. Le Guardian n’a pas souligné ces simples faits.

Assange a été jugé, jugé et condamné par les médias et par des juges successifs, et donc par le tribunal de l’opinion publique. Assange vit dans le monde d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll :

« Je serai juge je serai jury
dit le rusé Fury
toute la cause je jugerai et à mort te condamnerai
« 

6 – Implications

TOLPUDDLE

Heureusement pour les six hommes, non seulement la cour de Dorchester disposait d’une tribune de presse, mais George Loveless était un homme articulé et autodidacte, bien versé dans la Bible et les arguments religieux. Il a donné une défense passionnée qui a été rapportée dans tout le pays. Le mouvement syndical naissant en Grande-Bretagne a immédiatement vu les implications sur sa propre capacité à s’organiser contre l’injustice. La dureté du traitement infligé aux hommes, les abus de la loi et l’insouciance des propriétaires terriens ajoutèrent à la colère du public. (Voir ci-dessous)

ASSANGE

Bien qu’apparemment pour une cause totalement différente, le cas d’Assange a des implications des plus sérieuses. L’issue la plus immédiate touchera les lanceurs d’alerte et les journalistes.

Assange est le premier journaliste à être inculpé en vertu de la loi américaine de 1917 sur l’espionnage. Les 18 chefs d’accusation consistent en une conspiration visant à commettre une intrusion informatique, neuf conspirations visant à recevoir des informations de défense nationale et huit publications de documents de défense nationale. Comme le déclare l’avocat d’Assange, l’activité décrite ici est : « l’activité que les journalistes exercent en permanence et toute poursuite et extradition de M. Assange pour l’avoir fait ou pour l’avoir prétendument fait mettra un frein massif au journalisme d’investigation dans le monde entier« .

Aux États-Unis, des journaux de premier plan comme le « New York Times » et le « Washing Post » prennent conscience des dangers que représentent de telles accusations qui violent le premier amendement de la constitution américaine.

Le New York Times a déclaré le 23 mai 2019 :

« Les nouvelles accusations portent sur la collecte et la publication de documents classifiés provenant d’une source gouvernementale. C’est une chose que les journalistes font tout le temps. Ils l’ont fait avec les journaux du Pentagone et dans d’innombrables autres cas où le public a bénéficié de la connaissance de ce qui se passait à huis clos, même si les sources ont pu agir illégalement. C’est ce que le premier amendement vise à protéger : la capacité des éditeurs à fournir au public la vérité ».

« Bien qu’il ne soit pas un journaliste conventionnel, une grande partie de ce que fait M. Assange à WikiLeaks est difficile à distinguer d’un point de vue juridique de ce que font les organismes de presse traditionnels comme le Times : rechercher et publier des informations que les fonctionnaires veulent garder secrètes, y compris des questions de sécurité nationale classées, et prendre des mesures pour protéger la confidentialité des sources ».

Le New York Times a également noté qu’Obama, qui avait ouvert la première enquête du Grand Jury sur Wikileaks, a également envisagé des accusations contre Wikileaks « mais a rejeté cette mesure par crainte qu’elle ne freine le journalisme d’investigation et qu’elle soit déclarée inconstitutionnelle« .

Enfin, la poursuite d’Assange par les États-Unis en dehors de leurs propres frontières menace les journalistes du monde entier. Lors de l’audience de février 2020, le ministère public américain a fait valoir que les ressortissants étrangers ne bénéficiaient d’aucune protection au titre du premier amendement. Le traité d’extradition entre les États-Unis et le Royaume-Uni est particulièrement controversé parce qu’il a supprimé l’obligation pour les États-Unis de fournir des preuves « prima facie » d’un délit ayant été commis, n’exigeant qu’une « suspicion raisonnable » des actes présumés ; tandis que le Royaume-Uni doit prouver « avec une bonne certitude » pour obtenir une extradition. En outre, alors que les États-Unis ont le droit de demander l’extradition pour des infractions au droit américain même si l’infraction présumée a été commise par une personne vivant et travaillant au Royaume-Uni, le Royaume-Uni ne dispose pas de ce droit réciproque. Le cas d’Assange a montré le déséquilibre du traité américano-britannique ainsi que la portée excessive des revendications américaines en matière d’extraterritorialité.

De nombreux types de citoyens inquiets verront leur accès à l’information sévèrement limité. Les mouvements pacifistes et anti-guerre devraient être particulièrement concernés. Les documents publiés contiennent des preuves de crimes de guerre, de ventes d’armes et de violations des droits de l’homme par les États-Unis en Irak, en Afghanistan et à Guantanamo, et ont été cités dans des milliers d’articles de presse et d’affaires relatives aux droits de l’homme.

En poursuivant Assange, les États-Unis entendent pouvoir faire la guerre où et comme bon leur semble, sans que personne n’expose leurs crimes.

Les écologistes, les militants de la santé et des organisations telles que Global Justice Now ont pu voir les projets très secrets des accords de libre-échange du Traité transatlantique sur le commerce et l’investissement (TTIP) et du Traité de partenariat transpacifique. Wikileaks a également publié des dossiers sur les élites politiques syriennes, sur les « fichiers d’espionnage » russes, sur l’extrême droite britannique, sur les outils de piratage de la CIA, sur Amazon et sur la pollution de l’environnement par les entreprises.

Les implications de l’affaire Assange sont importantes, mais la réaction générale du public à cette affaire a été mitigée : à ce stade, les parallèles entre Assange et les Martyrs de Tolpuddle s’effacent, du moins pour le moment.

7 – La campagne populaire pour la libération

TOLPUDDLE

La réaction du mouvement syndical naissant en Grande-Bretagne à l’arrêt Tolpuddle a été rapide. Le 24 mars 1834, une semaine environ après la condamnation des hommes, le Grand National Consolidated Trades Union convoque une réunion à laquelle assistent plus de 10 000 personnes. Le 21 avril 1834, jusqu’à 100 000 personnes marchent vers le Parlement et présentent une pétition au Parlement. William Cobbett, Joseph Hume, Thomas Wakeley et d’autres députés « ont constamment porté la question devant le Parlement« . Les pétitions sont venues de tout le pays avec plus de 800 000 signatures. En juin 1835, dix mois seulement après l’arrivée des Martyrs dans les colonies pénitentiaires, des grâces conditionnelles avaient été accordées, mais elles furent refusées par les hommes de Tolpuddle qui refusèrent d’accepter le compromis. D’autres pétitions ont alors été adressées au Parlement, peut-être jusqu’à 800 000 signataires au total. Le 14 mars 1836, tous les hommes obtinrent une grâce complète.

La marche près de King’s Cross en avril 1834

ASSANGE

Il est clair qu’Assange bénéficie d’un énorme soutien au niveau international et dans toutes les professions et classes sociales. Des personnalités de premier plan dans les organisations de défense des droits de l’homme, des juristes, des médecins, des universitaires, des artistes et des journalistes ont tous fait part de leurs préoccupations. Cependant, l’affaire dépend actuellement de la procédure judiciaire en Grande-Bretagne et c’est sur le sol britannique que les voix doivent être entendues. C’est là que nous voyons tout l’effet de la campagne médiatique concertée pour mentir, salir et diaboliser Assange. (12)

Dans le Parlement corrompu et non réformé des années 1830, élu sur la base d’un droit de vote limité aux hommes détenteurs de biens, les députés ont néanmoins « maintenu la question constamment devant le Parlement ». En 2019, une telle persistance des députés ne s’est pas produite. Diane Abbott et Jeremy Corbyn ont fait une déclaration aux Communes contre l’extradition de Julian Assange vers les États-Unis le 11 avril, mais la réponse du Parti travailliste, des syndicats et des mouvements pacifistes a été lente, hésitante et craintive. Cela est dû en partie à la complicité possible du nouveau leader travailliste, Keir Starmer, lorsqu’il était directeur des poursuites publiques, qui a délibérément rendu impossible l’extraction d’Assange de l’ambassade équatorienne. Le mince filet des résolutions du Parti travailliste et du secteur syndical en faveur d’Assange doit devenir un torrent.

Nous pouvons spéculer sur les raisons pour lesquelles la réaction au Royaume-Uni a été si faible, et une grande partie de la responsabilité doit être imputée aux médias, dont la diabolisation d’Assange et les faux rapports sur l’allégation suédoise et la nature des accusations d’extradition ont fait craindre aux libéraux d’être associés à lui. Cette crainte s’est sans doute étendue à la direction du parti travailliste et aux syndicats. Certains membres de la « gauche » affirment que la publication sur Wikileaks des courriels du DNC montrant comment la direction du Parti démocrate américain avait discuté des moyens de faire dérailler la campagne d’investiture de Bernie Sanders et de faire avancer celle d’Hillary Clinton. Il n’y a aucune preuve que la fuite a aidé la campagne de Trump, mais la notion est utilisée par certains pour ne rien faire et permettre qu’un homme innocent soit envoyé à la mort.

Il faut maintenant que tous ceux qui veulent arrêter les battements de tambour de la guerre, qui veulent traduire les criminels de guerre en justice, connaissent la vérité sur le comment et le pourquoi des guerres, la façon dont nos vies deviennent des livres ouverts face aux techniques de surveillance de l’État, la façon dont les diplomates pensent et parlent du remodelage du monde et la façon dont les sociétés monopolistiques bafouent les codes et les règles environnementales. Les gens doivent se poser une question très sérieuse : est-ce que je souhaite vraiment voir une organisation comme Wikileaks entravée, ses rédacteurs détruits et les journalistes internationaux du monde entier réduits au silence lorsqu’ils dénoncent les méfaits et les crimes des gouvernements ?

Le soutien apporté aux martyrs de Tolpuddle il y a près de 200 ans nous montre ce qui peut et doit être fait :

« Les Martyrs de Tolpuddle parlent à travers les temps du prix à payer pour que seule la justice soit établie sur la terre. Ils ont accompli peu ou rien à leur époque, mais ils occupent une place honorable dans la longue histoire de la lutte de l’homme contre la peur et la cupidité de ceux qui se retranchent derrière les privilèges que la propriété et la classe confèrent à la minorité favorisée » (13)

Helen Mercer
enseignante et chercheuse universitaire à la retraite.

Traduction « d’autres questions ? » par VD pour le Grand Soir avec probablement toutes les fautes et coquilles habituelles

NdT : « Van Diemen’s Land » est le nom utilisé par la plupart des Européens pour désigner l’île de Tasmanie, jusqu’au 1er janvier 1856.

»»https://wiseupaction.info/2020/06/22/van-diemens-land-to-belmarsh-in-2…

  1. The victims of Whiggery : being a statement of the persecutions experienced by the Dorchester Labourers in 1834« . Disponible en ligne ou dans les librairies
  2. En visite en Suède en août 2010, Assange a fait l’objet d’allégations d’agression sexuelle de la part de deux femmes [9]. Il a été interrogé, l’affaire a été initialement classée par le procureur général de Stockholm. En septembre, M. Assange a été informé qu’il pouvait quitter le pays. En novembre 2010, cependant, l’affaire a été rouverte par un procureur spécial. M. Assange a nié les allégations et a déclaré qu’il était heureux de répondre aux questions en Grande-Bretagne. Le 20 novembre 2010, la police suédoise a émis un mandat d’arrêt international via Interpol à l’encontre d’Assange. Le 8 décembre 2010, Assange s’est rendu à la police britannique et a assisté à sa première audience d’extradition où il a été placé en détention préventive en attendant une autre audience. Le 16 décembre 2010, lors de la deuxième audience, il a été libéré sous caution par la Haute Cour et remis en liberté après que ses partisans aient payé 240 000 livres sterling en espèces et en caution. Lors d’une autre audience, le 24 février 2011, il a été décidé qu’Assange devait être extradé vers la Suède. Cette décision a été confirmée par la Haute Cour le 2 novembre et par la Cour suprême le 30 mai de l’année suivante. En conséquence, une date a été fixée pour sa remise à la police britannique en vue de son extradition vers la Suède – 29 juin 2012
  3. Herbert Vere Evatt et Geoffrey Robertson ( 2009) The Tolpuddle Martyrs : Injustice Within the Law, Sydney University Press
  4. H. Oliver « Tolpuddle Martyrs and Trade Union Oaths » Labour History 10, mai 1966, pp 5-12.
  5. https://assets.publishing.service.gov.uk/government/uploads/system/upl…. Pour un compte rendu complet des raisons pour lesquelles les autorités suédoises n’ont pas suivi cette voie, voir : https://www.indymedia.org.uk/en/2012/11/503439.html
  6. http://www.ohchr.org/Documents/Issues/Detention/A.HRC.WGAD.2015.docx. Depuis lors, l’ »ordonnance d’enquête européenne » a été créée pour les affaires qui font l’objet d’une enquête préliminaire inculpation. Elle permet à un procureur de demander à interroger un suspect dans le cadre de l’entraide judiciaire de l’UE. Un MAE ne sera émis qu’après l’inculpation d’un suspect.
  7. https://www.washingtonexaminer.com/news/judge-dismisses-dnc-hacking-la…. L’avis complet est disponible à l’adresse suivante : https://www.documentcloud.org/documents/6225696-DNC-Trump-7-30-19.html
  8. https://defend.wikileaks.org/wikileaks/&nbsp;; https://www.theguardian.com/media/2018/feb/11/sweden-tried-to-drop-ass…
  9. http://www.ohchr.org/Documents/Issues/Detention/A.HRC.WGAD.2015.docx. Après l’expulsion forcée d’Assange de l’ambassade équatorienne, le procureur suédois a rouvert le dossier contre lui et a demandé son extradition vers la Suède. Cette fois-ci, elle a effectivement présenté la demande à un juge (comme cela aurait dû se produire auparavant) et celui-ci l’a rejetée.
  10. Chapelle méthodiste de Tolpuddle, exposition
  11. H. Oliver « Tolpuddle Martyrs and Trade Union Oaths » Labour History 10, mai 1966, pp 5-12.
  12. Voir les réfutations des calomnies concernant son comportement dans l’ambassade par l’ancien consul équatorien : https://theduran.com/40-rebuttals-to-cnns-bias-on-assange/
  13. Herbert Vere Evatt, The Tolpuddle Martyrs : Injustice within the law, avec une introduction de Geoffrey Robertson, Sydney University Press, Sydney, 2009

URL de cet article 36260
https://www.legrandsoir.info/200-ans-apres-de-la-terre-de-van-diemens-a-belmarsh-le-parallele-entre-les-martyrs-de-tolpuddle-et-julian-assange-wise-up.html

Etats-Unis : des sénateurs réclament des sanctions contre les médecins cubains (EFE)


Un groupe de sénateurs républicains aux États-Unis a présenté mercredi un projet de loi visant à punir les pays qui engagent des missions médicales à Cuba en les considérant comme complices de la traite des êtres humains.

L’objectif des sénateurs – Rick Scott, Marco Rubio et Ted Cruz, ces deux derniers ayant des parents cubains – est de réduire les revenus que Cuba reçoit de ses missions médicales, qui, selon les législateurs, s’élèvent à environ 7 milliards de dollars par an.

Le projet de loi, intitulé « Halte aux profits du régime cubain », demande au Département d’Etat d’identifier les pays recevant des missions médicales comme un facteur à prendre en compte lors de la rédaction du rapport sur la traite des êtres humains dans le monde.

Les législateurs ont indiqué que les pays d’accueil des médecins cubains seront exemptés des sanctions tant qu’ils déposeront directement les salaires des professionnels, rendront les contrats publics et n’effectueront pas de paiements supplémentaires à Cuba pour leur travail.

« Ces missions médicales semblent être des gestes de bonne foi, mais elles sont en réalité utilisées par Raul Castro et Miguel Diaz-Canel pour remplir les caisses qui financent l’oppression du peuple cubain. Ce projet de loi permettra de clarifier qui sont leurs complices internationaux », a déclaré le sénateur Ted Cruz.

Pour sa part, Rick Scott a déclaré que Cuba « utilise maintenant la pandémie de coronavirus pour faire des profits aux dépens de ces médecins » et a considéré que « tout pays qui demande une assistance médicale à Cuba soutient la traite des êtres humains ».

Avec la pandémie, Cuba a envoyé de nouvelles missions médicales dans des pays comme l’Italie et Andorre, ainsi que dans de nombreux pays d’Amérique latine et des Caraïbes, comme la Jamaïque et le Honduras.

Les missions médicales consistent à envoyer des professionnels de la santé dans les pays qui en font la demande au gouvernement cubain.

Ces demandes interviennent en cas de crise, comme pour la pandémie, mais sont généralement formulées par des nations qui ont besoin de plus de médecins qu’elles n’en ont, qui veulent renforcer certaines spécialités médicales ou qui doivent couvrir les soins de santé dans des zones éloignées ou à risque où les médecins locaux ne veulent pas se rendre.

Dans certains cas – notamment les catastrophes humanitaires – il s’agit d’initiatives de solidarité dont le coût est supporté par Cuba, mais la plupart des missions entrent dans la catégorie de l’exportation de services professionnels.

Il y a actuellement quelque 28 000 médecins cubains dans 59 pays, dont 37 ont des cas de COVID-19. Au fil des ans, plus de 400 000 professionnels ont effectué des missions dans 164 pays en Afrique, en Amérique, au Moyen-Orient et en Asie.

La confrérie de la pègre de Miami a orchestré, à des fins électorales, une nouvelle campagne pour étouffer économiquement la nation cubaine. L’indécent trio composé de Marco Rubio, Ted Cruz et Rick Scott, sénateurs républicains de l’État de Floride et du Texas, a élaboré un projet de loi visant à sanctionner les pays qui acceptent la collaboration médicale de Cuba.

Loin de reconnaître le rôle humaniste que notre pays a joué au cours des six dernières décennies, et cherchant cruellement à imposer ses desseins à tout le continent et au reste du monde, ces illusionnistes du droit cherchent ainsi à s’attirer des faveurs pour la réélection de leur parti durant les prochaines élections de novembre 2020.

Comment peut-on justifier une telle politique agressive contre une petite nation, victime d’un blocus criminel ? Ces sénateurs mesurent-ils le coût en vies humaines qui résulterait de l’approbation de leur projet ? La crise actuelle a révélé la supériorité du système de santé cubain dans la lutte contre la pandémie de Covid-19 et malgré les menaces grandissantes des États-Unis, Cuba continuera d’offrir de façon désintéressée son expérience en matière de santé aux pays qui solliciteront son aide solidaire.

Le paradoxe d’un pays puissant, qui ne parvient pas, hélas, à sauver son peuple, est grand. Derrière le masque d’une guerre contre Cuba et sous des intérêts mesquins, il n’est pas possible de dissimuler autant de morts. Fiers de notre système de santé, dont la vocation est et sera de faire honneur à l’Homme, les associations de Cubains résidant en France condamnent une fois de plus l’hostilité injustifiée et tenace des politiciens étasuniens.

París, le 20 juin 2020.

Asociación Cuba Va París
Asociación Entre Comillas
Asociación Les enfants de Cuba
Colectivo Entre Amigos
Asociación Viva Cuba Asociación Habana Club

»» https://www.efe.com/efe/america/portada/senadores-en-ee-uu-impulsan-sa…

URL de cet article 36253
https://www.legrandsoir.info/etats-unis-des-senateurs-reclament-des-sanctions-contre-les-medecins-cubains-efe.html

https://www.legrandsoir.info/etats-unis-des-senateurs-reclament-des-sanctions-contre-les-medecins-cubains-efe.html

Syrie: Les sanctions de l’Occident sont l’autre visage du terrorisme.


Ce mercredi 17 juin, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a annoncé que les États-Unis imposaient 39 nouvelles sanctions à des personnalités et entités syriennes en vertu du « Caesar Act » [1]. Des sanctions dont il a été beaucoup question la veille, dans le cadre Conseil de sécurité réuni en visioconférence et sous présidence française, tel que nous le rapporte l’organe de presse en langue française [2].

Pour l’équité et plus de précisions, nous traduisons ici la déclaration intégrale de l’envoyé spécial de la Syrie auprès des Nations Unies, le Docteur Bachar al-Jaafari. [NdT].   

_________________________

Merci bien Monsieur le Président et je remercie aussi mon cher ami l’envoyé spécial, Monsieur Geir Pederson, pour sa présence et sa participation (en français). 

Monsieur le Président, 

Lorsque les États-Unis volent ouvertement 200 000 barils de pétrole par jour des champs de pétrole syriens et qu’en plus, ils volent 400 000 tonnes de coton, 5 000 000 de têtes de bétail, mettent le feu à des milliers d’hectares de champs de blé, se vantent de diviser la Syrie et de délibérément affaiblir la valeur de sa monnaie nationale; lorsque les États-Unis imposent des mesures économiques coercitives visant à étouffer le peuple syrien, occupent certaines parties de mon pays et protègent leur partenaire turc occupant d’autres vastes parties de terres syriennes ; et lorsque, néanmoins, ma collègue représentante des États-Unis parle du souci de son administration devant la détérioration des conditions de vie des citoyens syriens en l’attribuant à ce qu’elle qualifie de « régime » ; la question légitime devient : n’est-ce pas là une phase de maladie aigüe et ne sommes-nous pas face à des symptômes de schizophrénie politique ? 

Le 31 mai 2020, mon pays a adressé une plainte officielle au Secrétaire général des Nations Unies et au Président du Conseil de sécurité contre les gouvernements de certains États Membres, au premier rang desquels les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et la Turquie. 

En effet, tout au long des neuf dernières années, les gouvernements de ces pays ont soutenu, financé et armé des groupes et organisations de terroristes multinationaux de multiples allégeances et de diverses casquettes, ainsi que des milices séparatistes à leurs ordres. De plus, ils ont délibérément mené des agressions militaires unilatérales et tripartites sur mon pays ; occupant certaines parties de son territoire ; commettant des meurtres et des destructions ; procédant à des déplacements et à des changements démographiques ; pillant les richesses naturelles et historiques dont le pétrole, le gaz, les cultures agricoles et les antiquités; brûlant et détruisant tout ce qu’ils n’ont pu voler ; imposant toujours plus de mesures coercitives unilatérales au peuple syrien. 

Ces pratiques et ces graves violations des principes du droit international et des dispositions de la Charte des Nations Unies mettent en évidence une contradiction dans la vision de l’action multilatérale internationale, ainsi qu’un retour aux perspectives de la « Société des Nations » ; laquelle, comme nous le savons tous, a légitimé les agressions et les occupations, se condamnant elle-même à l’échec.

En outre, ces pratiques sont des tentatives flagrantes d’une ingérence destructrice du processus politique « facilité » par les Nations Unies par le biais de son envoyé spécial, dans le but de détourner cette démarche fondée sur le dialogue entre Syriens, sous direction strictement syrienne, vers une alternative censée imposer la volonté et les diktats des trois États occidentaux [USA, Royaume Uni, France] au Conseil de sécurité de l’ONU, au détriment de la souveraineté de la Syrie, de ses ressources, du bien-être et de la sécurité de son peuple.

Monsieur le Président, 

Suite aux déclarations que nous venons d’entendre, je me trouve dans l’obligation de clarifier quelques concepts.

Les politiques de blocus et d’imposition de mesures coercitives unilatérales ont fait et font toujours partie intégrante des politiques aveugles et préjudiciables adoptées par l’Occident et sont l’autre visage du terrorisme. Un terrorisme qui a brisé la vie des Syriens, détruit leurs réalisations, nui à leur monnaie nationale et à leurs moyens de subsistance, entravé les capacités de leurs institutions étatiques à répondre à leurs besoins essentiels ; le tout en dehors de toute préoccupation humanitaire occidentale. Le dernier exemple [de cette indifférence] est l’incendie des cargaisons d’aides humanitaires par certains partis libanais, alors que depuis des années ces cargaisons fournies par le « Programme alimentaire mondial » étaient régulièrement acheminées aux Syriens dans le besoin via le territoire libanais. 

L’administration américaine et l’Union européenne ont torpillé toutes les demandes internationales en faveur de la levée des mesures coercitives unilatérales imposées au peuple syrien, y compris la mission du Secrétaire général et de son envoyé spécial en Syrie. Le renouvellement et l’intensification des effets de ces mesures coercitives unilatérales avec l’entrée en vigueur de ladite « Loi César », décrétée par les États-Unis, traduisent le mépris de l’administration américaine et de l’Union européenne pour tout ce que l’humanité a accumulé dans le domaine des lois internationales, et tentent d’imposer la loi américaine et européenne au Monde. 

La récente intervention de James Jeffrey est une reconnaissance explicite de l’administration américaine de sa responsabilité directe dans les souffrances des Syriens. Une telle déclaration irresponsable souligne, une fois de plus, que cette administration voit la région avec des yeux israéliens, vu qu’il s’agit d’exigences israéliennes déjà anciennes que Jeffrey n’a fait que renouveler, afin de façonner la région de telle sorte qu’elle corresponde à son agenda hégémonique. 

Maintenir la paix et la sécurité internationales, auxquelles les gouvernements des trois pays occidentaux et membres permanents du Conseil de sécurité sont censés être particulièrement intéressés, est incompatible avec le fait qu’avec d’autres gouvernements occidentaux ou instrumentalisés par les occidentaux, ils ferment les yeux sur les pratiques de leur allié au sein de l’OTAN : la Turquie dont ils adoptent et défendent les crimes en Syrie, en Libye et ailleurs. 

Maintenir la paix et la sécurité internationales est également incompatible avec le fait que les États-Unis et la Turquie occupent certaines parties de mon pays, où ils parrainent sans honte aucune le terrorisme ainsi que les milices séparatistes, et où des représentants de leurs gouvernements tiennent des réunions avec les organisations terroristes sur le sol syrien, comme cela a été récemment démontré suite à l’infiltration des ministres turcs de la défense et de l’intérieur dans le gouvernorat d’Idleb. Profitant de la période d’accalmie qui prévaut depuis l’« accord de Moscou », ils ont renforcé la présence des forces d’occupation turques et des groupes terroristes qui leur sont inféodés, tandis que le régime turc cherche toujours à substituer la Livre turque à la Livre syrienne dans les zones qu’il occupe illégalement afin d’imposer leur turquification. 

Ici, les forces d’Erdogan sont donc identiques aux forces d’Israël occupant le Golan syrien et les deux occupations, turque et israélienne, sont complémentaires et travaillent en harmonie avec l’opérateur américain

Enfin, maintenir la paix et la sécurité internationales n’est pas compatible, non plus, avec la détermination des ces trois États occidentaux, membres permanents du Conseil de sécurité, à ne pas éliminer l’organisation terroriste Daech dont ils mobilisent les reliquats en Irak et en Syrie chaque fois que leur intérêt l’exige.

Monsieur le Président,

Dans ma déclaration du 19 mai 2020, j’ai fait référence aux confessions de terroristes de l’organisation Daech capturés par l’Armée arabe syrienne, confessions au cours desquelles ils ont souligné le fait qu’ils avaient été entraînés par les forces d’occupation américaines stationnées dans la région syrienne d’Al-Tanf. Récemment, un terroriste de cette même organisation Daech, Mohammad Houssayn Saoud, a avoué que ce sont les renseignements britanniques qui l’ont forcé, avec d’autres terroristes travaillant pour lui, à collaborer en recueillant des informations sur les institutions et les sites militaires syriens et russes en Syrie. 

Monsieur le Président,

Dans sa plainte officielle, mon pays demande au Secrétaire général et au Conseil de sécurité de mettre un terme aux ingérences hostiles d’États étrangers dans les affaires intérieures de mon pays et d’engager tous les États membres à s’abstenir de toute pratique visant à saper l’indépendance et la poursuite du processus politique, ou à porter atteinte aux intérêts et aux choix du peuple syrien, à la sécurité et à la stabilité de la Syrie ainsi qu’à ses relations régionales et internationales. 

De plus, la Syrie a demandé au Secrétaire général de mandater l’organe juridique compétent de son secrétariat pour la préparation d’un rapport urgent concernant ces lois américaines et européennes imposant un embargo économique sur le peuple syrien et leur conformité à la Charte et aux résolutions du Conseil de sécurité relatives à la Syrie. Ce rapport devrait également souligner l’impact catastrophique de ces mesures sur la vie du peuple syrien.

Mon pays, Mesdames et Messieurs, attend avec intérêt la réponse du Secrétaire général et demande à être informé, dès que possible, des procédures susceptibles d’être adoptées dans le cadre de son mandat et de sa position de facilitateur du processus politique en République arabe syrienne.   

Finalement, Monsieur le Président, nous avons toujours été victimes des règlements de compte occidentaux, ce qui fait que nous sommes de bons lecteurs de l’Histoire. Le problème avec nos ennemis et nos rivaux est que nous la lisons différemment. À cet égard, il conviendra de rappeler ce qu’un sage politicien sociologue a dit un jour : « Seuls les imbéciles défient l’Histoire ».

Pour terminer, j’aimerais dire à mes collègues représentant des pays occidentaux au sein de ce Conseil : lâchez vos pressions sur mon pays, la Syrie. Laissez le peuple syrien respirer. 

Merci, Monsieur le président.

Dr. Bachar al-Jaafari

Envoyé spécial de la Syrie auprès des Nations Unies

16/06/2020

Traduit de l’anglais par Mouna Alno-Nakhal pour Mondialisation

Source : The Syrian Mission to the United Nations

Notes : 

[1] Syria Caesar Act Designations – Press Statement – June 17, 2020

[2] Conseil de sécurité du 16 juin 2020 sur la situation en Syrie 

https://www.un.org/press/fr/2020/sc14215.doc.htm

La source originale de cet article est The Syrian Mission to the United Nations Copyright © Dr. Bachar al-JaafariThe Syrian Mission to the United Nations, 2020

Le Belliciste dépeint Trump en pacifiste


Un belliciste de carrière devient la coqueluche des libéraux limousine juste parce qu’il ridiculise le Président des États-Unis.

Le spectacle alambiqué qui se déroule actuellement dans les halles sacrées de l’Empire est digne des scénarios les plus déments de la WWE – en effet, tout ce qui concerne Donald Trump doit être compris comme un amoncellement d’intrigues de catch professionnel. Ici, nous avons l’ancien Conseiller à la Sécurité Nationale John Bolton qui joue le rôle de The Undertaker et un Trump qui essaie de prendre le rôle de The Rock.

Pourtant, quand on voit l’image complète en 4K du prétendu leadership du gouvernement américain, plus les extensions du Beltway, embourbé dans un marécage rempli de vipères jouant sur plusieurs tableaux, cela ressemble plus à un combat de chat.

Le conseiller commercial à la Maison Blanche, Peter Navarro – un diaboliseur enragé de la Chine – a en fait donné la meilleure description de ce que John Bolton est en train de faire avec son livre à 2 millions de dollars qui soi-disant nous dit tout : c’est le « porno de la vengeance » du marais de Washington.

Les 592 pages des mémoires de Bolton, qui seront publiées mardi prochain, ont été divulguées à l’avance par Simon & Schuster au New York Times et au Washington Post, et un extrait a été publié par le Wall Street Journal.

Bolton a écrit : « Un Président ne peut pas abuser des pouvoirs légitimes du gouvernement national en définissant son propre intérêt personnel comme synonyme de l’intérêt national, ou en inventant des prétextes pour masquer la poursuite d’un intérêt personnel sous le couvert de l’intérêt national ».

Un hacker du New York Times a écrit : « Bolton a cherché à utiliser ses 17 mois à la Maison Blanche pour atteindre des objectifs politiques qui étaient importants pour lui, comme le retrait des États-Unis d’une série d’accords internationaux qu’il considère comme défectueux, comme l’accord nucléaire iranien, le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire et d’autres ».

Ainsi, un belliciste certifié – son parcours est bien documenté – a le droit de s’en tirer en accomplissant « des objectifs politiques importants pour lui », même s’il accuse le Président de faire coïncider son « intérêt personnel » avec « l’intérêt national ».

Ce qui compte vraiment ici, c’est que le document qui se décrit comme un document de référence semble être l’occasion unique de citer à volonté une source interne dont la fiabilité ne peut tout simplement pas être vérifiée. Que Bolton ne soit pas plus fiable comme source que n’importe quel colporteur du marais de DC ? Tout cela est commodément mis sous le tapis.

Le Washington Post, pour sa part, s’est réjoui du fait qu’il s’agit de « la dissection la plus substantielle et la plus critique du président par un initié de l’administration jusqu’à présent », car il présente Trump comme un commandant en chef « erratique » et « étonnamment mal informé ».

Le Post prend également Bolton au mot, car il décrit Trump comme s’appuyant sur « l’instinct personnel » et jouant pour « la télé-réalité ». Au moins, Bolton semble avoir une vague idée de la prééminence de la WWE – tout comme il se fait une bonne idée de l’évidence : la seule chose qui compte vraiment par-dessus tout pour Trump est la réélection.

Où est la Finlande ?

Seuls ceux qui ont été coincés dans un igloo en Arctique ces dernières années seront stupéfaits de savoir que Trump pense que la Finlande fait partie de la Russie, ignore que le Royaume-Uni est une puissance nucléaire et confond les noms des présidents afghans.

Après tout, il est un miroir fidèle de l’ignorance américaine prédominante du monde en général – alimentée par la « culture » des célébrités.

Il en va de même pour Trump qui trouverait « cool » une invasion du Venezuela – après tout, ce pays « fait vraiment partie des États-Unis » – et qui confie au Président chinois Xi Jinping que les Américains aimeraient qu’il modifie la Constitution américaine afin qu’il puisse exercer plus de deux mandats.

Une fois de plus, le problème est à la source. Éliminons même le fait que Bolton est un écrivain extrêmement médiocre – en supposant que cela n’a pas été écrit par quelqu’un d’autre. Je l’ai interviewé il y a des années à l’un de ses lieux de prédilection : la réunion annuelle de la Commission des Affaires Publiques Américaines et Israéliennes (AIPAC) à Washington.

En personne et de manière relativement détendue – je n’étais pas un journaliste américain, il ne se sentait donc pas menacé – le portrait d’un psychopathe sous des sourires narquois était évident. Son estime de lui était intergalactique.

Ensuite, il y a la question d’une possible trahison. Si Trump a vraiment commis toute cette litanie de « crimes », alors pourquoi Bolton ne les a-t-il pas signalés au Capitole lors du fiasco de l’impeachment par les Démocrates ? Eh bien, encaisser ce contrat de 2 millions de dollars pour le livre.

Passons brièvement en revue certains de ces « crimes » de Trump dévoilés par Bolton.

Les crimes suspects

Lors d’une rencontre individuelle avec Xi lors du sommet du G-20 de juin 2019 au Japon, Bolton écrit : « Puis, de façon étonnante, il a tourné la conversation vers la prochaine élection présidentielle américaine, faisant allusion à la capacité économique de la Chine à influer sur les campagnes en cours, plaidant auprès de Xi pour qu’il gagne. Il a souligné l’importance des agriculteurs et de l’augmentation des achats de soja et de blé par les Chinois dans le résultat des élections. Je publierais bien les mots exacts de Trump, mais le processus de révision de prépublication du gouvernement en a décidé autrement ».

Si c’est vrai, c’est l’art classique du deal de Trump. En tant que « crime », c’est invérifiable.

Au sujet de Xi qui aurait défendu « la construction par la Chine de camps abritant jusqu’à un million de musulmans ouïgours dans le Xinjiang », Bolton écrit : « Selon notre interprète, Trump a dit que Xi devait poursuivre la construction des camps, car il pensait que c’était exactement la bonne chose à faire ».

Quiconque connaît les rituels de la diplomatie chinoise sait que l’idée que le Président chinois « confesserait » à un Président américain les détails de sa politique intérieure dans le Xinjiang ultra-sensible est ridiculement absurde.

Bolton admet au moins la vacuité de la politique de l’administration à l’égard de la Chine : Nous avions un bon slogan, appelant à une région « indo-pacifique libre et ouverte ». Mais un autocollant de pare-chocs n’est pas une stratégie, et nous avons lutté pour éviter d’être aspirés dans le trou noir des questions commerciales entre les États-Unis et la Chine ».

Sur Huawei et ZTE, Bolton se contente de réciter des platitudes non prouvées : « L’objectif le plus important pour les « entreprises » chinoises comme Huawei et ZTE est d’infiltrer les systèmes de télécommunications et de technologie de l’information, notamment la 5G, et de les soumettre au contrôle chinois ».

Sur le fameux quiproquo Washington-Kiev, Bolton écrit que Trump « a dit qu’il n’était pas favorable à l’envoi de quoi que ce soit avant que tous les documents d’enquête russes concernant [Hillary] Clinton et Biden aient été remis ».

Pour le plus grand plaisir de la foule des libéraux, Bolton confirme la logique de l’affaire de mise en accusation menée par les Démocrates ainsi que celle de l’Ukrainegate – même si le Russiagate a maintenant été totalement démystifié.

Rappelant un coup de téléphone de Trump de mai 2019 avec le Président Poutine, où il aurait comparé le « leader de l’opposition » vénézuélienne Juan Guaidó à Hillary Clinton, Bolton qualifie ce coup de téléphone de « brillant étalage de propagande de style soviétique » pour renforcer le soutien à Maduro. Poutine « a largement persuadé Trump ». Oh, ces méchants Soviétiques.

Selon le Washington Post, « En décrivant son expérience à la Maison Blanche sur les questions liées à la Russie, Bolton présente l’image d’un président impulsif, grossier et constamment opposé à la politique américaine visant à décourager l’agression russe et à sanctionner le comportement malveillant de Poutine ».

Une fois de plus : Bolton peut s’en tirer à bon compte tant qu’il présente Trump comme trop faible sur les mantras de l’État Profond « agression russe » et « comportement malveillant ».

Écrivant sur une décision de novembre 2018 de Trump de défendre fermement MbS sur le meurtre du journaliste du Washington Post Jamal Khashoggi, Bolton cite le président affirmant que c’était une tactique de diversion pour anticiper une histoire sur Ivanka Trump utilisant son courriel personnel pour les affaires du gouvernement américain : « Cela va détourner l’attention d’Ivanka. Si je lis la déclaration en personne, cela va prendre le dessus sur l’affaire d’Ivanka ».

Eh bien, Bolton n’écrit rien sur ce qui compte vraiment : les accords louches et de grande envergure au Moyen-Orient de l’école Jared-MbS Whatsapp.

Plus de guerre 

Bolton révèle pleinement son bellicisme lorsqu’il se plaint que Trump a toujours exigé le retrait des troupes – du Moyen-Orient, d’Afrique et d’Europe : « Je veux me sortir de tout ».

À un moment donné en 2018, en se disputant avec Mattis le Chien Fou, Trump lui a dit que la Russie devrait s’occuper de l’État Islamique/Daesh : « Nous sommes à 7 000 miles mais nous sommes toujours la cible. Ils viendront sur nos côtes. C’est ce qu’ils disent tous. C’est un spectacle d’horreur. À un moment donné, il faut bien qu’on s’en aille ».

Sur l’Afghanistan. Trump : « Cela a été fait par un idiot nommé George Bush ». Par ailleurs, Mattis a surenchéri : « Je vous ai donné ce que vous avez demandé : Une autorité illimitée, aucun obstacle. Vous perdez. Vous vous faites botter le cul. Vous avez échoué ».

Tout ce qui précède est factuellement vrai. Trump ne faisait que suivre ses promesses de campagne. Pourtant, l’État Profond l’a ignoré – non seulement en Afghanistan mais, surtout, en Syrie. Bolton a dû être consterné, et il n’a même pas eu les guerres de son choix – contre l’Iran, le Venezuela et la Corée du Nord.

Un contrat de deux millions de dollars pour un livre adoucit certainement un accord brut de non-guerre. Trump a tweeté que Bolton est un « chiot malade ». En fait, le rôle réel de Bolton n’a été que celui d’un petit fonctionnaire impérial pendant une brève période. L’État Profond obtient toujours ce qu’il veut avec Trump : l’Empire des Bases reste intact ; aucune troupe, aucun entrepreneur ni aucun mercenaire ne part ; et la Russie, la Chine et l’Iran sont consolidés en tant que « menaces » existentielles.

Le « chiot malade » n’est qu’un simple accident de route. Tulsa est la prochaine étape – où Trump, dans un état d’esprit « on m’appelle la brise », se sentira à nouveau libre de se prélasser dans sa propre lumière.

Pour résumer le scénario de la WWE : et si tout cela n’était qu’un kayfabe élaboré ? Comparé à un belliciste déchu, le Président peut maintenant émerger du marais comme un pacifiste modéré, prêt à être embrassé par les masses encore indécises. Alors, qui va massacrer qui ?

Pepe Escobar

Article original en anglais : Warmonger paints Trump a peacenik, Asia Times, le 19 juin 2010.

Traduit par Réseau International

La source originale de cet article est Asia Times

Copyright © Pepe EscobarAsia Times, 2020

La chute de la maison Bouteflika


Deux journalistes algériens viennent de publier presque en même temps les deux premiers livres sur la chute d’Abdelaziz Bouteflika, président de la République du printemps 1999 au printemps 2019. Tous deux promettent de révéler des secrets : de sa vie pour Farid Alilat, qui couvre l’actualité algérienne depuis de nombreuses années, et de son naufrage pour Naoufel Brahimi El Mili, politologue et écrivain qui suit de près les relations algéro-françaises.

Abdelaziz Bouteflika, juin 2009

Au-delà des différences de style et d’analyse, nos deux auteurs partagent le même scénario sur l’épisode clé de sa carrière : la démission d’un président qui a occupé le plus longtemps — 20 ans! — le poste.

Dans le système algérien, le pouvoir se distribue entre trois pôles inégaux. Il y a d’abord l’armée, en réalité ses généraux, assis sur le premier budget du pays (le quart des dépenses de fonctionnement de l’État) qui fait office de détenteur du pouvoir final et joue le rôle de dernier recours dans les situations de crise. Étrangers à la gestion quotidienne des affaires, les militaires interviennent quand leurs intérêts sont en cause, et Dieu sait s’ils le sont souvent tant ils sont nombreux.

Viennent ensuite les services de sécurité, un terme générique que cache mal leurs fréquents changements de nom : Sécurité militaire (SM), Délégation générale de la prévention et de la sécurité (DGPS), Département du renseignement et de la sécurité (DRS), Département de surveillance et de sécurité (DSS), leur place est centrale dans le dispositif. Ils sont partout, gèrent de fait le pays de la vie politique aux médias; aucune nomination, aucun marché n’est acquis sans leur feu vert.

Vient enfin le président de la République, censé parler au nom du pays, qui impose ses vues quant il est fort, manœuvre et intrigue quand il est sur la défensive, appuyé une fois sur les généraux, une autre fois sur les sécuritaires en profitant de l’animosité naturelle qui oppose les deux corps depuis toujours, bien qu’ils soient tout deux sous statut militaire. C’est le cas à chaque élection présidentielle ou presque. En 1999, les deux appuient Bouteflika; cinq ans plus tard, le haut commandement veut son départ, les services son maintien. Ils gagnent et le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) dégage, remplacé par un obscur général, Ahmed Gaïd Salah, fidèle soutien de Bouteflika tout au long de sa carrière.

LA QUESTION DE LA SUCCESSION

En 2009, in extremis, l’accord se fait et le président est reconduit. Mais en 2014, pour le quatrième quinquennat, Gaïd soutient le titulaire, mal en point. Mohamed Médiene, dit Tewfik le combat et perd. Son empire est réduit et démembré, une partie passe sous la coupe du ministère de la défense, une autre est rattachée à la présidence de la République.

JEAN-PIERRE SERENI

https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/la-chute-de-la-maison-bouteflika-dans-les-livres,3764